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CHEKRI GANEM
ANTAR
» • •
CONTE HEROÏQUE EN QUATRE ACTES ET CINQ TABLEAUX
iMusique de
GABRIEL DUPONT
Prix net :
PARIS
AU MÉNESTREL, 2 ^15, rue Vivienne (2*^), HEUGEL
ÉDITEUR-PROPRIÉTAIRE POUR TOUS PAYS
..oitsde rcproduciion, de traduction, d'arrangement et de représentation
réservés en tous pays
Copyright by H eu gel 1921
CHEKRl GANEM
ANTAR
CONTE HËROigUE EN QUATRE ACTES ET CINQ TABLEAUX
Musique de
GABRIEL DUPONT
PRIX NET : 1 FR. 50
PARIS
AU MÉNESTREL, 2 biSy rue Vivienne (2^), HEUGEl.
ÉOITEUR-PROPRII^TAIRS POUR TOUS PAYS
f droits de reproduction, de tradactloQ, d'arrangement et de repréftentation
réservés en tous pays
Copyright t} -iJUtOKL nj2i
PERSONNAGES
ANTAR r&nor.
CHEYBOUB, frère utérin d'Antai- Baryton,
MALEK, émir des Béni-Abs, père d'Abla . . Basse,
AMARAT, émir, concurrent d'Antar à la
main d'Abla Baryton,
ZOBEIR, cbef d'une tribu ennemie des Béni-
Abs Ténor.
UN VIEUX BERGER Basse.
PREMIER BERGER Ténor.
\>EUXIÊME BERGER Baryton.
UNE VOIX DE PATRE (couUsse) Ténor.
D'AUTRES CHEFS ET GUERRIERS ....
BERGERS — JOUEURS DE SABRE ....
ABLA, fille de l'émir Malek Soprano.
LA MÈRE D'ANTAR Mezzo- Soprano.
SELMA, suivante d'Abla Mezza- Soprano.
T f Ti a' ( Autres suivantes d'Abla . . . . ■ oprano.
LEILA, ) ( Soprano.
FEMMES de la Tribu des Beni-Abs.A^. . . .
DANSEUSES et CHANTEUSES
L'acUoa se passe en Arable, avant l'Ialam, au V^ siècle
de l'ère chrétienne.
I» I •!
ACTE PREMIER Le Désert.
ACTE DEUXIÈME, i«' et 2« Tableaux . . . L'Oasis.
ACTE TROISIÈME
et ^ ... Un Défilé dans la Montagne.
ACTE QUATRIÈME
Pour tout ce qtii concerne la représentation j la location de la
partition et des parties d'orchestre, des parties de chœurs, de ta
mise en scène ^ des dessins y des décors et ^ costunm,
S'adresser eaxlusivemeiit à M. HEUGEL, Au Ménestrel, 2 bis,
rue ViviennCf Paris (2^) y seul éditeur 'propriétaire pour tous pays.
Les représentations au piano, même fragmentaires,
sont formellement interdites.
H,, 27.747
ACTE PREMIER
La scène représente le désert. Ce sont des dunes à perte de vue, au
pied desquelles croit une Tégétation maigre et rabougrie de lentisque,
chardons et de quelques palipiers très disséminés et courl)éff far (es
vents.
Adroite, rorée de Toasis; un puits primitif entouré de palmiers ver-
doyants. Autour du puits, du côté du désert, le terrain est caillouteux
et semé, au moment de l'action, de selles de chevaux, d'armes
éparses, etc. Des chevaux échappés et qu'on ramène, s'ébrouent et
piaffent, pendant que des bergers font tourner la noria du puits et
donnent de l'eau à ceux qui viennent de combattre.
C'est l'après-midj.
SCÈNE PREMIÈRE
Guerriers et Bergers, le Tieu Berger, pim Cheybonb,
puii Quelfues Glieb.
Au lever du rideau, clameurs^ cris guerriers, tumulte, Antar,
portant Abla dans ses bratf traverse la scène de gauche à droite.
Il est suivi de Cheyboub et de deux bergers tenant Zobeir enchaîné.
Ce groupe disparaît derrière Anlar, dans l'oasis, PuiSy à distance,,
arrivent des bergers, dont le nornbre augmentera graduellement à
mesure que l 'action se déroulera.
Premier Berger.
Quelle force 1 As-tu vu? D'un coup il terrassa
Cheval et cavalier...
9emièp0 Berger.
Puis il déseulaça
La fille de Malek, qu'on emportait en croupe...
-8- !
Premier Berger.
Mais, avant, J'avais vu, comme une herbe qu'on coupe.
Tomber les ennemis sous son sabre tordu...
Les Bergers.
Et son rugissement, Tavez-vous entendu,
Quand Abla lui cria de venir à son aide?
Ah I il fallait le voir, écumant, bondissant.
Son grand corps noir couvert de poussière et de sang!
Qael(iae8 Guerriers.
Un cavalier fonçant sur lui culbuta raide.
Car le sabre d*Antar, lancé comme un bâton.
L'avait atteint au cou, juste au ras du menton.
Puis il bondit, faisant autour de lui le vide.
Les Bergers.
Mais Zobeir s'éloignait sur un cheval rapide.
Et, sans Cheyboub, je crois, amis, qu'il serait loin.
Bergers, autour du puits.
Cheyboub?...
Deuxième Berger.
Mais oui! Plus d'un de nous en fut témoin...
Premier Berger.
...Il partit comme un trait, tout droit, à sa poursuite,
Atteignit, dépassa bientôt Zobeir en fuite...
Deuxième Berger.
Lui barra le chemin, le harcela, lui fit
Perdre un temps précieux qu'Antar mit à profit,
Vous savez tous comment...
— 9 —
Premier Berger.
Oh 1 les deux braves frères,
Il est béni le sang qui court dans leurs artères!
Le Yieu Berger.
Zobeir, Zobeirl ce grand guerrier.
Cet invaincu, cet indomptable,
Vous l'avez vu mordre le sable
Et devenir son prisonnier!
Cheyboab, venant de roasis.
Nos émirs rentrent de la chasse
Pour apprendre le grand danger
Que vient de courir, en leur place.
Celui qui n'est que leur berger.
Malek, dont la fille est sauvée,
Amarat, futur possesseur
De cette perle retrouvée.
Maudissent pourtant son sauveur.
Ils ont peur de sa jeune gloire.
Dont l'éclat leur blesse les yeux ;
Aucun acte n'est méritoire
Fait par un berger, non par eux.
Lee Bergère.
Vive Antar, dont la jeune gloire
Met de la fierté dans nos yeux !
Cheyboab, aux bergers.
Eh! les amis, quant au butin.
Il est à vous, a dit mon frère,
Tout entier comme à l'ordinaire...
Antar ne garde rien,
Sauf Zobeir et sa lance.
1,
- 10 —
DoiMâèsie Btraar.
Ah ! que le oiel le récompense !
Cheyboab, au puit$; Use lave les mains et boit,
Et maintenant, je vais me rafraîchir enfin.
Un peu d'eau» c'est tout mon butin ;
Coucher tard, se lever matin>
Faii« la guerre,
C'est la volonté de mon frère.
Qu'y faire?
Berger, c'est son métier; se battre, son destin;
N'avoir jamais ni feu, ni bien;
Gagner beaucoup, ne garder rien.
Faire la guerre,
C'est la devise de mon frère.
Qu'y feire?
Quelques Chefs, survenant.
Nous lui devons tout, aujourd'hui.
Et voulons payer son appui I
Que lui reste*t-il donc à lui
De sa victoire?
Gheyboub.
La gloire !
D'autres CbQfs.
Toi, son frère, dis-nous enfin,
Veux-tu de la poudre d'or fin.
Des juments, de l'encens syrien,
Ou de l'ivoire?
Cheyboab, riant et buvant»
Moi, je veuxboiypl
— 11 —
(De l'oasis tnonte une lointaine clameur de fête et de victoire,)
Gheyboob, prêtant roreille.
Criez, chantdi I Bientôt la mettre
Vous punira de V09 obao^nsl...
Los Bergers.
Malek pourra<-t-il méooanattre
Tout ce qu'au vainqueur nous devons?
Gheybonb.
Naïfs I ce qu'Antar vient de faire,
De Malel^ douille le soiiqi.,.
Le Tienx Berger.
Pourtant il est fils de son frère. . .
Gheyboub.
Mais sa mère est la niienne aussi...
A toi, faut-il donc qu'on apprenne.
Qu'un enfant, né d'un sang pareil.
Quoi qu'il fiasse et quoi qu'il devienne,
Ne peut avoir place au soleil?
Le Vieux Berger.
Enfin, Malek lui doit sa fille I
GheybOttb, riant et jouant sur le mot.
Si le jeune émir y consent...
(Montrant Malek venant lentement de Voasis avec Amarat, Quel"
ques chefs leur font escorte,)
D'ailleurs, regardez comme on grille
De se montrer reaonnaiastntt
— 12 -
Les Chefs, véhénienU,
Qulmportel Nous voulons, nous autres,
Ce soir.
Ici, devant vous et les vôtres,
Le voir.
Nous voulons, enfin, de lui-même.
Savoir
Ce qu'il souhaite et ce qu'il aime
Avoir.
SCÈNE II
Les Précédents, Malek, Âmarat.
Malek, à Amarat,
Ma fille, je te Tai promise.
Et tu Tauras malgré leurs cris...
Amarat.
Tu peux disposer à ta guise
De mes richesses pour son prix...
Halek, s'avançant vers les Chefs et les Bergers.
On m'a dit que, dans notre absence,
Antar, le berger, fut parfait
Et qu'il mérite, à cet effet.
Récompense.
Cheyboub, hautain et narquois.
Sa récompense, émir, est d'avoir réussi
A nous permettre, à tous, de nous trouver ici :
Tel émir retrouvant sa fille;
L'autre, son bien et son troupeau ;
Un autre, intacte sa famille;
Et nous, intacte notre peau I
— 13 —
Amarai.
Quelle allure et quelle insolence!
Gh^ybonb, à Makk,
Voilà comment, en votre absence,
Il fut parfait. Cela vaut-il ta récompense?
Amarat, examinarU dédaigneusement Cheyboub,
Quelle audace! Et quel pauvre aspect!
C'est trop nous manquer de respect !
Tu n'es pas Antar?
Gheybonb, se contenant.
Oh! non, certes!
Ce serait, mon émir, ta perte
Si j'étais lui.
Mon burnous seul au sien ressemble,
Tous deux se sont battus ensemble
Tout aujourd'hui.
Et s'il montre ses déchirures,
C'est qu'il les prend pour des blessures;
Mais il a tort :
Pour parler sans qu'on le rudoie,
Il faut qu'il soit tissé de soie
Et brodé d'or!
Les Bergers.
Bravo, Cheyboub! Ha! Haï bien ditl
Gheybonb, à ses vêtements.
Non, non, silence!
Devant ces burnous d'opulence,
Hardes faites à coup de lance.
Comme un tamis!
— 14 —
Vous avez trop d*ycux, trop d oreilles
Pour prétendre avoir oe^ merveilles
Qu'on nomme : amis!
Bergers, Guerriers et plusieurs Chefs.
Bravo, Cheyboub!
Gheyboub.
Bravo pour Antar, mes amis !
Ce que je dis de beau, de bien, c'est son semis
Qui, chauffé par le coeur, pousse dans ma mémoire.
Je suis l'écho d' Antar, et c'est toute ma gloire!
(Cheyboub est entouré paar 1$$ guernen, les bergers et par quel-
ques chefs,)
Amarat, à Malek.
Tu laisses faire et dire?
Malek.
Il nous faut paraître en sourira
Pour des hommes de notre raag.
(Il s^avanœ du û&U des bergers, sê méUm,t à eux.)
Bergers, l'on se méprend.
Antar a le suffrage
De tous ; le mien n'est pas le dernier, je l'engage.
Qu'il vienne, et qu'il nous dise en mots nets ce qu'il veut.
Pour moi, je suis tout prêt à pontenter ses vœux!
Gheyboub, monté sur la margelle du puits.
Il arrive!
Tous ensemble.
Ah!
Aniara^, à Malek.
Tu t'engages trop I
— ir» —
Laisse faire !
Amtrat.
C'est toi qui vas payer pour tous !
W9}ek.
4^ le préfère.
Âmarat.
Comment ?
Malek, morUrmt V accueil général fait à 4f?tor.
Eh I ouiy je puis ainsi parer le coup,
Tandis que ceux-là, vois, ils lui donneraient tout !
La Fonle.
Antar I Antar 1 Salut à toi !
Antar est notre force !
Salut au seul vainqueur !
Du chêne il est le cœur,
Nous en sommes Técorce.
Antar I Antar ! Salut à toi.
SCÈNE III
Les Précédents, Antar.
(Antar, en costume de berger , allure fière et un peu muva^ey
arrive de Voam au milieu de la foule, qi^i s'ouvre à ^pn passage,}
La Foule.
Antar ! Antar ! bénis sois-tu I
Toi dont le bra^ nous a rendu :
L'honneur perdu... Bénis sois-tu 1
{Chefs et bergers se partent ims Àntar^ MaUk les smti)
— 16 —
Malek.
Tu viens de l'illustrer, Antar, en notre absence,
Et de nous imposer, chacun ici le pense,
Le devoir de chercher à t'en récompenser.
Pour prix de ta belle victoire,
Dis-nous, Antar, ce que tu veux.
Nous mettrons toute notre gloire
A satisfaire tous tes vœux.
Antar, à Malek.
Je ne viens pas demander un salaire,
Mais simplement, pour te complaire.
Te mener Zobeir. Le voici.
(// montre Zobeir, les bras liés.)
Cet homme osa passer ton seuil en ton absence.
J'ai su punir son insolence
Et je le livre à ta merci.
(Il pousse Zobeir devant Malek, qui s*en empare et le remet à
des hommes à lui. Antar va rejoindre le groupe des bergers.)
Malek.
Près d'ici qu'on l'emmène
Et qu'on veille sur lui !
Zobeir, entraîné par ses gardiens.
Ah I bijustice humaine !
Honte 1 Honte ! sur tous !
Sur les fils d'Abs, sur leurs combattants et sur vous,
Emirs, qui, loin des coups qu'un vil esclave affronte.
N'avez pu fuir la mort que pour boire la honte !
Amarat, sur le geste de colère de Malek.
Il paiera cher ces mots. Avant qu*il ne soit tard,
Il ne haïra plus qu'un homme au monde : Antar !
— n —
Le Vieux Berger, «e détachant du gnmpe des bergers,
un grand silence se fait.
Ce n'est pas un salaire^ Antar, qu'on te propose.
Un fils du roi Moundhir ne gagna qu'une rose.
Dit-on^ quand il battit le grand guerrier Menhir,
Et chacun n'a-t-il pas une rose à cueillir ?
Antar.
Ma rose n'est qu'un rêve, un rêve insaisissable.
Le tueur de lions n'est pas un indomptable.
La timide gazelle, avec ses yeux de nuit,
En a parfois raison...
Malek.
Dis ton rêve.
Antar.
Il s'enfuit.
Comme tout rêve... et laisse après lui, sur les choses
Qu'il effleura, l'arôme et la couleur des roses.
Réaliser un rêve, est-ce en votre pouvoir ?
...Ah ! s'il pouvait au moins devenir un espoir !
Le Vieux Berger.
De nous, qu'il soit berger ou maître,
Quelqu'un peut-il t'aider?...
Antar.
Peut-être !
Malek, ironique.
Et quel est-il donc, cet homme? Est-ce un roi?
Il n'en est pas, hélas I parmi nous !
Antar, au milieu du silence.
Non, c'est toi !
— 18 -
Malak.
Moi ? Mais plus de vingt fois tu refusas mes offres,
Et Tor et l'argent de mes coffres I
De moi, que veux-tu donc avoir?
Je ne puis fttire davantage...
Les Chefs, à Malek.
Comme nous, ton serment t'engage ;
Son désir, pour nous tous, est un devoir I
■ é
Amarati à Malek.
Voilà le fruit de ta folie !
Antar, édatant.
Non, non, de vos serments. Émirs, je vous délie !
Autant, et plus qu'à vous, ils me deviennent lourds.
On les a fait survivre à tort à vos discours.
Oubliez-les î je les oublie !
(Stupéfaction générale,)
Ghaybonb.
C'est bien de lui, c'est fou ! mais c'est fort séduisant.
Alors, garde ton rêve...
Aiitar, avec forcer
Au contraire ! à présent
Je respire plus librement I...
Vos liens sont tombés ; dans la lice, je rentre.
Mon cœur, tel un lion qui fait trembler son antre
De son long rugissement.
Fait trembler tout mon corps de ses (jriQ d'allégresse,
Et va rugir, enfin, le secret qi|i l'oppresse...
Non, non, mon cœur, plus doucement !
Mon cœur, fais que ta voix s'abaisse.
Fais d'elle un souffle, une caresse,
— 19 —
Qu^elle soit toute de tendresse
Pour arriver jusqu'à son nom î
Fais comme le simoun qui laisse
Aux déserts toute s^. nidesse,
Et, fort ainsi de sa feiblesse^
Vient dire aux palmiers sa chanson !
Doucement dis ce que j'espère.
Dévoile notre cher mystère,
Et dis au frère de mon père
Que je ne souhaite qu'un bien ;
Que ce bien est Tastre qui brille
Dans le cjel bleu de sa famille,
Que c'est Abla, sa noble fille.
Hormis elle, je ne veux rien.
Amarat, à Malek,
Émir, ta fille m'est promise,
Et mon rang au tien est égal.
Je ne veux pas, quoi qu'oa en dise,
Avoir cet homme pour rival .
C'est un berger...
Ii8 Vieu^ Ptryer.
Qu'étaient naguères
Les aïeux dont vous descendez ?
J'ai mené, moi, vous entendez,
l^es troupeaux avec vos grands-pères !
Premiar Berger.
C'est un nom, jeune ami, qu'on porte avec fierté,
Car il enferme en lui le talisman sacré
De notre liberté !
Denziàme Berger.
Le meilleur rang n'est pas celui dont on hérite !
— 20 —
Les Bergers, très suresKités.
Bravo!
Cheyboub.
Si la leçon est dure^ il la mérite.
Qu'il couse donc sa bouche I On n'entend que sa voix
Qui grince...
Malek, conciliant.
Alors, Antar, ton amour, je le vois,
Date moins que d'hier. Il est d'aujourd'hui même.
Antar.
Non, émir, c'est depuis... oui, toujours que je Taime !
Malek, vivement.
Je l'ignorais...
Antar.
Mais nul au monde ne savait.
Avant ce jour, mon doux secret...
Je ne le disais pas à moi-même à voix haute.
Je le gardais, jaloux, comme Ton garde un hôte...
Malek.
Cet amour, de ton cœur a tout à coup jailli
Sans raison ?
Antar.
Tout enfant, un soir, je l'ai cueilli
Dans les champs bleus du ciel, au milieu des étoiles.
L'oasis, ce soir-là, frissonnait sous ses voiles
De verdure ; et, rêveur, sur le sable, étendu,
J'attendais là l'inattendu.
Je vis alors, troublant mystère,
Paraître en même temps, au ciel et sur la terre.
Deux astres : l'un, du fond lointain de l'horizon,
l'autre, au seuil de ta maison.
— il —
Ces deux clartés étaient Tune à l'autre semblables,
Et toutes deux, pour le berger, insaisissables.
Mais j'aimais... Quoique enfant, l'amour fouilla mes flancs.
La vie à mes yeux piit un sens
Nouveau, un doux parfum fit frémir ma narine.
Et je sentis mon cœur grandir dans ma poitrine.
Et c'est cette nuit-là que vraiment je naquis.
Depuis, si je vous ai conquis
Des champs pour vos troupeaux, si j'ai fait ce prodige
De rétablir l'ancien prestige
Des fils d'Abs, ce n'est pas pour augmenter mes biens.
— Je suis pauvre, on le sait, et pauvres sont les miens. —
C'est pour elle, Malek, pour m'élever vers elle,
Pour être le plus grand comme elle est la plus belle !
Amarat, à Mcdeky pendant que Von entoure Antar,
La perle du désert à cet homme de rien ?
Cela n'est pas possible, allons !
Malek, à Amarat,
Et le moyen
De refuser ?
Mais laisse... Antar court à sa perte.
L'occasion nous est offerte.
Il faut ruser...
(S'atfançant vers Antar,)
Antar, j'accède
A ton désir et veux combler tes vœux.
Oui, devant ton amour je cède
Sois heureux !
Gheyboab, à part.
C'est trop vite, il me semble.
— îi —
Lei Ghelt.
C'est bien, Émir Malek !
Tons.
C'est bien !
Cheyboûl), à part.
Bien ! moi, j'en tremble...
Alitar, très jeune, trèà enihoutiaite.
C'est vrai ? Tu consens?... Ah 1 je bénis ta bonté I
Le prix d'Abla doit être ^al à sa beauté,
À mon amour pour elle ainsi qu'à ma fierté.
Mâlék.
Alors, je vais répondre à ta fierté native ;
Les filles ont, chez nous, une chanson naïve
Que tu connais... Jamais fille ne put avoir
Ce que ses rimes d'or lui firent enti*evoir.
(Désignant une femme dam la foule*)
Selma!
Selma.
Maître ?
Malak.
Dis-nous la chanson que tu chantes
A ma fille, et qu'autour du puits et dans les tentes
Les filles de chez nous fredonnent...
8611118} embaffoêsée.
Je ne sais...
Ifaltk.
Comment ! tu ne sais pas la chanson des souhaits ?
— 23 —
Selma, comme malgré elle,
» Chamelles azaphirs
)) Aut colHèrt de saphirs,
» A la toisoti de neige,
» Me les amènera
» Celui qui m'aimera,
y Pour être en mon cortège. »
Antar.
Je réaliserai la chanson...
Le Vieux Berger.
Mais c'est fou !
Antar.
N'importe 1 C'est promis!
Gheybeubi à part,
La l'use est un peu forte !
Aniar, d Makk,
Est-ce tout ?
Selma, sur un geste de Makk.
« Pour mes sombres cheveux
) Piqués d'astres, je veux
» Que le guerrier que j'aime,
» Ravissant au Persan
» La couronne en croissant,
» M'en fasse un diadème I »
(Elle rejoint ses cofnpagnes en pleurant,)
Le Vieux Bergef .
Mais, Emir, ce n'est là. qu'une chanson...
— «4 —
AnUr.
N'importe î
Sa bouche a dû parfois la murmurer, de sorte
Que de ce rêve, par un poète conté,
Mon amour aura fait une réalité.
(Stupeur, silence. A Makh,}
Si je reviens avec ce prix royal?...
Malek.
jure,
Abla t'appaitiendra.
Antar.
Le délai que m'assure
Ton serment ?
«
Six
Malek.
ans.
Antar.
Bien! Adieu... je
reviendrai.
Tu vas à la mort!
Le Vieux Berger.
Antar.
Non !
Le Vieux Berger.
Puisses-tu dire vrai I
Antar, aux bergen.
Amis I je reviendrai, fidèle à ma promesse.
Vers le bonheur, Tamour, la gloire et la richesse.
J'ai déjà fait un premier pas.
Je l'ai dit à Malek : je veux monter vers elle,
Devenir le plus grand comme elle est la plus belle
Pour qu'elle ne descende pas !
— 25 —
Chefs et Bergers.
AdîeU; que le ciel te conduise
Et qu'il éclaire ton chemin I
Qu'il te ramène par la main
Avec la fortune promise !
(Malek et Amarai, suivis de leur escortey quittent la scène, Ias
autres chefs les suivent, puis la foule des bergers et des femmes
s'écoulent lentement vers l'oasis.)
SCÈNE IV
Antar, Clieyboiib, la Mère d'Antar, puis Abla et Selma.
La Mère d' Antar; c*est une femme du peuple habillée pauvrement ^
mais belle malgré son teint de mulâtresse.
Tu pars^ mon fils I Où vas-tu donc?
Ton regard luit comme une flamme.
Ta main treml)le, et pâle est ton fix>nt !
Où vas-tu donc ? Où vas-tu donc ?
mon petit, mes yeux, mon âme I
Antar, la prenant dans ses bras et la réconfortant,
Adieu> mère î Je vais où va
L'aiglon qui sent pousser ses ailes.
Mais, ainsi que les hirondelles,
Au nid, ton aiglon reviendra.
(Du fond de l'oasis vient une théorie de jeunes filles allant au
puits, des jarres sur la tête, Abla est au milieu d'elles, s'appuyant,
comme brisée y sur les épaules de deux de ses coinpagnes, parmi
lesquelles Selma.)
2
— 20 ~
Là-bas, sur l'horizon qui brûle,
Le soleil doucement de^epd
Et teint tout le disert de sang
Avant rheure du crépuscule.
Et le jour, pas à pas, recule
Devant l'envahissante nuit.
Pressons le pas, allons au puits
Avant l'heure du crépuscule.
Antar, à part.
Pour un cœur tendre, un cœur aimant,
L'émotion est un suplice ;
Il ne faut pas que je faiblisse...
(A C/i^èotfbJ
Cheyboub ! je pars dans un moment !
Es-tu prêt, partout, à me suivre.
Ou l'aventure te fait peur ?
Chtyboab.
Je n'ai qu'un frère et n'ai qu'un cœur,
Et l'un, sans Tautre, ne peut vivre.
(Une mélopée lente et plaintive s'élève. C*est la voix d'Abla,
Antar tressaille et reste immobile , muet de surprise et d'émotion,
près de sq, mère e^ d^ Che^bo^b*}
\^^% Jeupes Fillei».
Le désert, à cette heure, ondule
Comme un champ fauve dç mais,
Pendant qu'au fond de l'oasis
Eutre déjà le crépuscule.
[fje^ jei^nes filles, aya^it jpui^é de feat^, s*ei} f^iown^^ pçrs
f oasis. 4^f (^percevant Antar et l^ siens^ fait signe 4 Selv^ de
rester et s* avance vers eux. '
— -27 —
La Mère, à Ablû, malgré te geste d\intar,
qui vent la retenir.
Approché et jolhs, jô t'eti feupplic,
Ta voix d*ainourêUse dU de fideur ;
Ton père veut que ton sauveur
Pour te gagner dontié âa vie.
Il party il tâ> je nô éais où,
A la mort, à la tmti eèrtàihe.
Abl joins ta prière â la tnieiiue
Et fais qu'il reste auprès de nous.
Abla, à Antar,
Ne m'as-tu pas déjà gagnée^
Et vas-tu me laisser baignée
De pleurs, de regrets, de remotds ?
Né tels |)àd hotre attioiir coupable
En le rendant inséparable,
De ma mort comme de ta mort.
Antar, à part,
Ijes deux anlours, les detix tendresses
Déchirent mon coËur jusqu'au sang !
Et devant elles je me sens
Gagné par toutes les faiblesses.
(Prenant les deux femmes dafis ses bras,)
Ma douce étoile, et toi, mère, soyez sans crainte,
Votre amour me rend fort.
Mon Ix)uclier est fait de votre image sainte,
Et je vaincrai la mort.
J'étais l'humble ruisseau (}ui coulait goutte à goutte,
On en fait un torrent eti lui barrant la i^oute.
Je sens gronder sa force en moi !
Adieu! Tu vins jusqu'au berger, sans honte:
Il faut qu'à préàent^ ce feoit hioi qui motite
Jusqu'aiit étoiles j jusqu'à toi*
— 28 —
Partir, c'est te gagner
Et garder ma foi pure !
Rester... de toi, c'est m'éloigner,
Car je serais parjure.
Abla.
De ton amour maintenant je suis sûre.
Val pars I Je t'attendrai.
Et, dans mon âme pure,
Ton image je garderai.
La Mère.
Pourquoi courir ainsi vers l'aventure?
Va ! pars I Moi, j'en mourrai I
(Antar et Abla échangent le baiser des adieux ^ bavier chaste sur
le front,)
Antar.
Adieu I De ce baiser, ah! la douceur exquise !
Son goût de miel descend dans mon âme et la grise.
Fais, ô ciel ! qu'en mon être entier il s'éternise !
Abla.
Adieu ! Sans ce baiser, j'étais déjà conquise.
La Mère.
Adieu ! De ton départ, mon fils, mon cœur se brise !
Gheyboub.
A bientôt l'heure blanche, après cette heure grise.
Antar.
Ah ! que demeure en moi le goût de ce baiser,
Pour que la soif du cœur y trouve à s'apaiser...
— 29 —
(Le crépuscule est peu à peu tombé pendant cette dernière scène.
Une voix de pâtre s^élève au loin,)
(Les deux hommes, Antar suivi de Cheyhoub, gagnent lentement
le désert, tandis qu'Abla, appuyée sur V épaule de Selma, et la
mère, pleurant, les regardent tristement s'éloigner.,,)
FIN DE l'acte premier.
ACTE II
PREMIER TABLEAU
C'est une clairière au milieu d'une oasis très verdoyante, où les
palmiers, les uns hauts, les autres bas, chargés de fruits et le tronc
habillé de vignes, sont en profusion. Quelques fleurs : lauriers-roses,
jasmins, arbres flamboyants, etc.
Au milieu, un peu à gauche, une allée donnant sur le désert loin-
tain, avec des perspectives de mirages de lacs.
A gauche et à droite, comme dans le fond de Toasis, des tentes
nombreuses et variées. Les principales, praticables, sont à droite ; ce
sont celles de Malek, père d*Abla.
A gauche, derrière les tentes du premier plan, est une éminence
faisant partie de l'oasis, et par où arrivera Antar à cheval. C'est là
qu'il mettra pied à terre.
Il fait nuit, une nuit bleue et claire, pareille à un jour qui aurait
simplement bruni. La lune est basse. Ensuite, l'aube et le jour vien-
dront successivement accompagner l'action.
SCÈNE PREMIÈRE
Abla, Selma.
Abla est étendue à l'entrée de la première tejite sur un amas de
tapis, sur lesquels est jetée une peau de lion. Selma est à côté
d'elle. Devant celle-ci, un petit feu; à côté, une guzUx.
On ne voit rien de l'intérieur de cette première tente, un rideau
tombant un peu au delà de rentrée arrête la vue. Devant ce
rideau, un métier à tisser des tapis.
Uintérieur de la seconde tente est encombré de selles de chevaux,
d'armes suspendues à la colonne du milieu.
— 31 —
Abu.
nuit I pareille à moi, sous tes voiles splendides,
On voit tes yeux brillants, aux paupières humides,
Pleurer ton long isolement.
Si cruelle est ta loi qu'on la dirait humaine I
Tu sais que vers le jour ta course est folle et vaine,
Et tu vas, inlassablement !
douloureuse nuit ! sœur qui me ressemble I
Apprends-moi la douceur et Tamertume ensemble
De pleurer éternellement!
Ce n'est donc pas, ô nuit ! ma sœur, la pire peine
De se sentir toujours rapprochée et lointaine
Du toujours fugitif amant I
Sélma.
Ah! pourquoi pleurer constamment?
Âbla.
Cinq ans d^attente! cinq années,
Avec leurs nuits et leurs journées,
Ont vidé mon cœur de Tespoir,
mon aimé, de te revoir !
Selma, consultant depuis un mùm&fU lé sable qu'elle fait couler de
ses màim.
Ne dis pas cela, je t'en prie !
Écoute le sable qui crie
Joyeusement entre mes doigts.
De jours clairs ce sont là les signés,
£t de ta main j'ai vu les lignes
Confirmer du sable la voix.
-- 32 —
Abla.
Mais moi, hier au soir, j'ai vu la sombre ligne
Des corbeaux se briser et se former en rond,
Et son ombre peser lourdement sur mon front !
Selma, tendre.
Comme on s'ingénie à se torturer soi-même!
Pourquoi voir ce qu'on craint au lieu de ce qu'on aime?
(Devant F attitude désespérée de m maîtresse , elle prend sa guzla
et accompagne sa cluinmn.)
Le nom de l'aimé, qu'on murmure
Sans se lasser.
Peut vaincre, jusqu'à Tefifacer,
Le mal qui dure !
Abla.
Antar! Autar! nom de l'absent!
Descends de ma bouche en mon âme I
Réchauffe mon cœur à ta flamme
Et circule aussi dans mon sang !
Selma.
I^ nom de l'aimé, qu'on murmure
En s'endormant.
De nos nuits calme le tourment
Qui nous torture !
Abla.
Antar! Ah! un parfum léger
Flotte dans mon air et me grise ;
Une douceur descend, exquise,
De l'étoile de mon berger !
— 33 —
Selma.
Le nom de l'aiinéy qu'on muimure
Avec ferveur.
Du baiser donne la saveur
Sans la brûlure !
Abla.
Ah I oui, quand tu viens te poser
Sur ma lèvre qui te désire,
Tu laisses un parfum de myrrhe,
Avec comme un goût de baiser!
Selma, prêtant roreille.
J'entends marcher. Voici, je crois, venir ton père
Avec le jeune Émir...
Abla, avec regret.
Ah! que vient-il donc faire?
Rentrons I La nuit pourtant est pleine de douceur,
Et la lune sourit, là-bas, comme une sœuri
(Elles rentrent toutes deux dans la première tente,)
SCÈNE II
Malek, Amarat.
Amarat.
Quand je t'ai rencontré, je venais de l'apprendre :
Antar, Antar triomphe!...
Malek, l'entraînant à V écart.
On pourrait nous entendre,
Amarat.
Il triomphe et revient! Et peut-être le jour,
Si Ton dit vrai, va-t-il éclairer son retour?
— ;J4 —
Màlèk.
Que faire?
AAiàtat.
Je ne sais. Je suis comme un homme ivre.
Je ne peux plus penser, ni réfléchir, ni vivre.
Que faire?... Ah! il faudra nous en débarrasser!
Italek.
C'est vite dit...
Amarat.
... Et fait, si Ton veut me laisser
Libre d'agir, ou mieux, si nous étions ensemble!...
... Tu sais qa*aU Jiom d'Antài^ dhacUn des nôtres ttehible,
Qu'ici, comme partout, on l'aime et qu'on le ct^irit ;
Que nul guerrier, nul chef, que nul émir n'atteint
Ni sa force, ni sa valeur, ni son prestige I
Sa popularité tient môme du prodige...
Étâlëk.
Oui. Mais où veux-tu donè en venir?
Amarat.
. A ceci,
C'est que j'ai trouvé, moi, quelqu'un qui n'a souci
Que de sa vieille haine...
Malek.
Et ce « quelqu'un » s'appelle?
Aiûarat.
... Zobeir.
Malek.
L'aveuglé?
- 35 -
Eh! oui. Ta mémoire est fidèle...
Le ravisseur d'Abla, lui-mèm&) à qui nous deux
Fîmes, au nom d'Aptor, jadis, crever l^s yeqx..,
(On entend $h p< T'KiTiieiil une vais loin^iine qui psalm^i^')
JKobeir.
« J'ai replié ms^ tente pt j'ai laissé, déserts
» Les lieux chers et jadis témoins de mes f^ts d'ijn^ifies. »
Amarat.
C'est lui... Zobeir. Il vient comme il me Ta promis.
(On distingue Zobeir, travepiani la scène au fond, guidé par un
enfant,)
Zobtir.
« De regrets j*ai tari la source de mes larmes,
» Je suis le vagabond et 1^ diseur de vers. »
Malek.
Si tu n'as contre Antar que de tels ennemis !
Zo)iair.
« Mais je suis la vengeance aussi, qui vampe et râdç... »
Malek.
Un aveugle I . . . Comment?. . .
Amarat.
J'ai vu le fait qui suit :
Zobeir tendant son arc et tirant, rien qu'au bruits
Un corbeau qui crgasse^, une chèvre qui bêle.
Môme, une fois, j'ai mis une esclave rebelle
Et je l'ai fait crier; la flèche chaque fois.
Droite et sûre, est allée au bruit comme à la voix.
— 36 —
Malek.
Et ma fille?
Amarat.
Elle m'a préféré cet esclave,
Et cette offense, c'est dans le sangj qu'on la lave.
Hatek.
Le sang, non, jeune ami, tache; il ne lave pas...
Laisse-moi faire.
Amarat.
Mais quoi?
Malek.
Je vais de ce pas.
Avant de te laisser commettre ta folie,
Voir Abla, lui parler encor. La femme oublie...
Amarat.
i\irler! Ou laisse ainsi se dépenser en vain.
Quand il fermente en nous, notre meilleur levain.
Parler! 11 suffirait d'un mot d'ailleurs... Annonce
Ija mort de son héros à ta fille... ou renonce
A lui faire accepter un autre époux...
(Sortant,)
11 faut
Qu'aujourd'hui j'aie enfin ta réponse... A bientôt!
SCÈNE III
(L'atibe commence à poindre,)
Malek, Abla, Selma, puis Amarat.
Malek, allant à Ventrée des tentes. Appelant,
Sel ma!
— 37 —
Selma, apparaissant à Centrée.
Maître?
Malek.
Ma fille !
(Selma sort.)
Malek.
Le papillon court à la flamme
Et Talouette à ce qui luit.
On dit que pareille est la femme. '
De ce dicton tirons profit.
Abla, venant à son père.
Me voici, père I
Malek, la prenant par les deux mains.
Je désire
Voir d'abord tes yeux me sourire.
C'est bien I Je puis laisser ainsi.
Pour un moment, peine et souci.
Abla.
Pèrel
Malek.
Je vieillis sans famille,
Et toi, toi, mon unique fille.
Dont j'attends mon dernier bonheur,
Tu fais trop attendre mon cœur.
A mon âge, enfant, le temps presse,
Et j'ai peur de voir ta jeunesse,
Qui promettait de tant fleurir,
En vaine attente se flétrir.
- 38 -
Abla.
Père! tu sais, tu sais des choses...
Sur l'absent!... Dis-les moi! Tu n'oses...
Malek.
Ma fille, non, je ne sais rien,
Pour ton malheur et pour le mien.
Je ne sais, hélas! qu'une chose.
C'est que je vois pâlir ma rose...
Pères et mères sont dans la joie et l'orgueil
Et moi seul, tristement, je regarde mon seuil
Déserté par les vieux et les jeunes I... Ta mère
Fut plus heureuse I Elle a disparu la première.
Te laissant à moi pour adoucir mes regrets.
... Mais de ta mère, Abla, tu n'as pris que les traits.
Abla.
J'en ai le cœur aussi, son cœur sûr et fidèle ;
Et mon attachement, père, je le tiens d'elle.
Je sais, conmie elle, aimer et sais persévérer.
Tu voulais me voir rire et tu me fais pleurer.
Malek.
. . . Mais je ne peux, ma fille aimée,
Cacher ta beauté renommée,
Dont tous nos émirs sont hantés ;
Et tu me fais, malgré mes ruses.
De tous ces chefs que tu refuses,
Autant d'ennemis redoutés.
Est-ce moi qui voulus l'attente?
. . . N'importe I En un coin de la tente,
- 39 —
Sans me plaindre, je vieillirai.
Et, si j'ai les traits de ma mère,
Plus je vieillirai, mon père,
Et plus je lui ressemblerai.
Malek.
Songe, ma fille, songe au bonheur, à la joie
De te parer, d'avoir des écharpes de soie.
Des voiles d'or et des tissus et des bijoux
De quoi rendre un soleil, de ta splendeur jaloux,
De quoi faire pâlir tes compagnes d'envie,
Et de quoi faire aussi le bonheur de ma vie.
Tu ne me réponds pas?... Tu vois que j'ai raison.
Abla.
Oui, père!
Malek, prédpitammenL
Oui? Dis, vers qui ton cœur va-t-il? Son nom?
Abla.
Son nom fut oublié sans doute par méprise :
C'est celui, père, à qui jadis tu m'as promise.
Malek, impatient.
Il ne revient pas...
Abla.
D reviendra.
Malek.
Qu'en sait-on?
Et puis toujours sa lance aura l'air d'un bâton!
Abla.
C'est un poète 1
Malek.
Il est pauvre.
- 40 —
Abla.
11 sera riche.
Malek.
Je le souhaite.
Mais quand? Tandis que l'autre est prêt, si tu le veux,
A semer, à l'instant, d'étoiles tes cheveux...
Ton kohl viendra de ITnde et ton fard de Syrie.
Abla.
J'aime Antar!
Malek.
Tu seras l'idole que l'on prie.
Abla.
J'aime Antar!
Malek.
Réfléchis à tout ce que tu perds !
Pour la femme, il faut plus et mieux que de beaux vers.
On ne se pare pas avec des lucioles.
Et le moindre saphir vaut mieux que cent paroles.
Abla.
Quand les paroles sont des bulles pleines d'air,
Qu'elles ont la durée à peine de l'éclair
Et qu'on les abandonne au vent qui les emporte.
I^s paroles d' Antar ne sont pas de la sorte...
Dis-moi que si j'avais un instant hésité.
Tu m'aurais rappelée à la fidélité.
Dis-moi, dis-moi qu'il est criminel qu'on discute
La foi jurée, alors que lui s'expose et lutte
Pour y rester fidèle I Ahl dis n'importe quoi,
Mais ne me laisse pas, père, douter de toi!...
— 41 —
Malek, à Amarat, qui entre.
Je ne reconnais plus ma fille!
Abla, voyant entrer Amarat.
Ah I la vipère
Qui souffle son poison jusqu'au cœur de mon père...
Te voici I Que veux-tu? Te faire encor chasser?
Tes essais précédents n'ont pu donc te lasser!
Malek.
C'est de l'impudeur ou de la sorcellerie !
Amarat.
C'est ta réponse?
Abla.
Mais en moi tout te la crie,
La réponse, depuis cinq ans, tiens, la voici :
J'aime Antar! j'aime Antar! tous le savent ici.
Je le dis à qui veut l'entendre :
J'aime Antar! j'aime Antar! Lui seul est bon et tendre.
Et noble, et grand, et fort et de corps et de cœur!
J'aime en lui son courage autant que sa douceur!
J'aime en lui son respect du faible et de la femme 1
Lui, si noir, j'aime en lui la blancheur de son âme.
Amarat.
Ne sait-elle donc pas qu' Antar est mort?...
Abla.
Tu mens ! ! !
Amarat.
Non!
(A Malek,)
Il est vain d'avoir tant de ménagements!
- 4Î-
Âbla, après avoir dévisagé Amarat et sondé les yeux
de son 'père.
Tu mens, tu mens, te dis-je!... Et je lis ton mensonge
Sur ton masque, que tord la jalousie et ronge
L'impuissance de nuire. Antar vit! Je le vois.
Rien qu'à te regarder. A tes yeux, à ta voix,
A ta pâleur, je sens que son retour est proche...
...Je te dois un merci, presque, et non un reproche...
(Elle veut s'en aller, mais un bruit de pas et de voix Varréte,)
Malek, au berger, à la cantonade.
Qu'y a-t-il?
Le Berger.
C'est Cheyboub, dit-on...
Abla, joyeuèement.
Ah!
Amftrat.
Seul?
Le Berger.
Oui.
Abla, éperdue.
Seul!
Malek, à Amarat, l'entraînant.
Allons vers lui.,.
Abla, hallucinée.
Seul ! Non I ce n'est pas un linceul
Que je vois dans le ciel flotter...
SCÈNE IV
Abla, Selma, Gheyboob.
Selma, à Cheyboub, qui arrive d'un autre côté et à qui
elle fait signe de se taire.
Elle a la fièvre.
- 43 -
Abla.
Ah ! la soif, quand on sent Veau si près de la lèvre I
(Voyant Cheyboub,)
AntAr!...
Gheybonb.
Je le précède d'un jour. . .
Abla.
C'est lui, lui I
Mon cœur me Tavait dit qu'il viendrait aujourd'hui I î !
Gheybonb.
Mais Abla, ce n'est pas possible...
(Une clameur, d'abord indiitinetet et qui grandira peu à peu,
s'élève des confins de Voasis.)
Abla, en extaêe^ lei yet&e fixés au cieL
Est-ce son ombre,
Ce cavalier... qui se profile... en tache sombre.
Sur le ciel clair... les étriers... rouges de ôang?
D est tout noir... il est tout gris... il est tout blanc I...
C'est un nuage... où le soleil joue!... Un mirage!
Non! Non! C'est lui!... C'est soû allure... et son visage!
C'est lui, vous dis^je... Il marche, il court, comme éperdu.
Et son burnous... est de soleil... ou d'or fondu,
n vient! Mais oui!... Car je l'entends... Écoute, écoute...
L'eau s'approche et je sens que ma lèvre la goûte!
(A Cheyboub.)
N'entends-tu pas comme un galop qui sonne clair?...
Le cavalier vêtu de soleil et d'éclair!...
(Comme brisée, elle tombe à moitié évanouie.)
— 44 —
SCÈNE V
Intar, Abla, Gheybonb et Selma.
(Cheyboub est près du puits, tendant le cou et fixant les yeux
vers Vallée. Au même instant, le bruit du galop, qui s'était rap-
proché, cesse; Antar apparaît, au fond de la scène, sur so9i cheval,
que maintient difficilement un groupe peu nombreux de bergers. Il
a la lance au poing, reste un moment immobile et, par deux fois,
lance à pleine voix son cri de triomphe : Ya ali Abss!)
Antar, apercevant Abla.
Ablal Ablal
(// plante, d'un coup, sa lance en terre, saute de cheval et accourt
aux genoux d 'Abla.)
Ma bien aimée !
Selma, rafraîchissant le front de sa maîtresse et cherchant
à la faire boire.
Elle rouvre les yeux. La voici ranimée.
Antar, prenant la jarre d'eau.
Je Favais vue ainsi tout le long du chemin.
Abla, revenant à elle.
Laisse-moi boire, Antar, dans le creux de ta main.
(Antar remplit d'eau ses deux mains réunies et les présente à
Abla,)
Cheyboub, à Selma,
Je cours après Malek.
Selma.
Oui, oui, ridée est bonne,
Et moi, je rentre, ils n'ont que faire de moi.
— 45 —
Abla, riarU el pleurant.
Donne
Donne que je m'appuie, Antar, sur ton bras fort!
Que je te sente aussi tout près de moi d'abord,
Que je t'entende ensuite! Ah! je suis bien heureuse!
Vois-tu Tabsence, Antar, est une chose affreuse.
J'en ai souffert! Ah! oui, beaucoup! J'ai desséché
Comme une plante sans rosée, et j'ai caché
Ma peine dans mon cœur. Vois, elle m'a rongée.
Je suis l'ombre d'Abla. Tu me trouves changée.
N'est-ce pas? Mais je vais vite redevenir
Celle dont tu gardas, là-bas, le souvenir.
Ne le compare pas à mon présent visage,
Car je serais jalouse un peu de mon image.
Mais, Antar, je n'ai pas môme entendu ta voix,
Je parle seule...
Antar.]
Et moi, mon Abla, je te vois.
J'emplis de toi mes yeux, ces pauvres yeux avides.
Ils sont de fa beauté depuis si longtemps vides,
Qu'à te regarder vivre et te mouvoir, ils vont
Tout éperdus, d'un bond, de tes pieds à ton front.
Ils cherchent d'un regard, d'un seul, dans leur déroute
Et leur hâte, à te prendre et t'envelopper toute.
Abla.
Ah! mon Antar! tes yeux sont des lèvres!
Antar.
Ils ont
Si faim, si soif de toi!... Leur jeûne fut si long!
Mais qu'as-tu? Te voici de nouveau toute blanche.
3.
— 46 —
Abla.
Mon cœur chargé d'amour penche comme une branche
Sous ses fruits. Ce n'est rien. Ployer ainsi, c'est doux.
C'est comme si le cœur se mettait à genoux.
(Se levant et 8*appuyant sur Antar.)
J'ai bu ma joie un peu goulûment. Cela grise...
Antar, conduisant Abla se reposer sur un banc de verdure,
sous un palmier»
Oh! je crains que son cœur éprouvé ne se brise!...
Abla.
Et maintenant, Antar, dis-moi, raconte-moi...
Antar, tendre et modeste.
J'oublie, auprès de toi, tout ce qui n'est pas toi.
Ma bien-aimée. Et puis, c'est si simple l'histoire
D'un berger dont l'amour lui fit chercher la gloire.
Et qui, l'ayant trouvée et l'ayant due à toi,
Accourt la déposer à tes pieds. Le convoi,
Qui porte des présents et la dot demandée.
Est en route, et ta main m'est d'avance accordée.
C'est tout! Et je te gagne avec peu, tu le vois.
Abla.
C'est tout! Et tes cinq ans de luttes et d'exploits?
Et mon attente, et mon angoisse, et le silence
Qu'à ma bouche imposaient la peur et la décence?
Antar, l'interrompant, tendre, persuasif, passionné.
C'est le passé, nuit sombre! A présent, c'est le jour,.
Et son soleil sera celui de notre amour.
A-t-il même existé, ce passé? Qui le prouve?
On ne s'est pas quitté dès lors qu'on se retrouve.
— 47 —
Tes larmes sont d'hier, celles que j'ai promis
De revenir sécher: vois le temps que j*ai mis,
Abla, pour accomplir ce dont tu t'émerveilles;
Tu rêvas ces cinq ans d'absence, tu t'éveilles.
Et nous nous retrouvons sous ce même palmier.
Rendez- vous devenu maintenant coutumier.
Abla.
C'est vrai.
Antar.
Mais n'as-tu paâ demandé de me suivre?
Veux-tu toujours?
Abla.
Oh ! oui.
Anur.
Dans un hodaj de cuivre,
Brillant comme un soleil et haut comme une tour.
Je t'emporte en mes bras vers la gloire et Tamoutl...
(Abla se blottit dans les bras d* Antar, lU s'étreigneni»)
FIN DV PRBMIER TABLEAU
i i iiii « I »f >■ 1
— 48 ~
DEUXIÈME TABLEAU
Même décor qu*au premier tableau.
L'oasis flambe sous les rayons obliques du soleil couchant. Au lever
du rideau, règne en scène une joyeuse animation ; ce sont les prépa-
ratifs d'une fête. Les bergers accrochent des palmes et des guirlandes
de ci, de là, à rentrée des tentes. D'autres préparent des feux : un
grand au milieu de la place, d'autres, moins importants, plus loin.
Plus loin encore, d'autres feux.
La nuit bleue viendra doucement sur l'oasis, éclairée en rouge par
tous les feux allumés.
SCÈNE PREMIÈRE
Les Bergers, puis Zobeir.
Les Bergers.
Ornons, de ces feuillages verts,
Ces toits où le bonheur habite.
En rhonneur de ceux que visite
Le dieu de la guerre et des vers !
Et de fleurs enguirlandons-les.
Il faut ce soir que les étoiles.
Se levant sur nos toits de toiles,
S'étonnent de voir des palais !
D'Antres Bergers.
Préparons les feux 1 L'heure fuit.
La nuit sera sereine et claire.
Le ciel va briller. Que la terre
L'égale en éclat, cette nuit!
Zobeir, il vient, guidé par un enfant.
vieillard! Pourquoi donc te courbes-tu si bas?
Pour tomber de moins haut le jour où je m'abats.
Que cherches-tu, vieillard, si bas, est-ce de l'or?
Non, je cherche un plus cher et plus rare trésor.
- 49-
Jadis^ sur ces chemins déserts où je me baisse,
J'ai laissé s'égrener les jours de ma jeunesse...
passant! qui que tu sois,
Ouvre ton cœur à ma voix!
SCÈNE II
Les Précédents, plm Cheybonb et le Vieux Berger.
(Ik viennent du fond, surveillant le travail des bergers^ tout en
causant.)
Le Vieux Berger, enthousiasmé au récit de Cheyboub,
Quel voyage admirable!
Cheybonb, surveillant le travail, bien habillé et l'air important.
Admirable!...
(A un des bergers,)
Eh! écoute!
Un peu moins haut! Il faut que cela forme voûte.
Le Berger, à qui Cheyboub s*est adressé.
Voûte?
Cheyboub.
Oui! cela veut dire un arc. Incline-les !
Que cette tente ait Fair d'un temple ou d'un palais.
Le Vieux Berger, à Cheyboub.
Avant la Mecque... dis, qu'avez-vous fait?
Gheybonb.
La guerre.
Le Vieux Berger.
Mais à la Mecque?
- 50 -
CHeyboii]).
Ah ! là, ce fut une autre aflkire.
Nous fîmes, là, des vers par l'exil inspirés ;
Et ceux d'Antar, écrits sur des feuillets dorés,
Jugés dignes d'orner la magnifique enceinte,
Sont suspendus aux murs de la Kaaba sainte.
Le Vieux Berger, pounuivant Cheyboub.
Ne veux-tu pas conter votre voyage en Perse?
Gbeyboab.
Rien que le souvenir encor me bouleverse...
Antar vainquit la Perse en servant Moundhir...
Le Vieux Berger.
Oui.
Cheyboub.
Seul, il fit mieux : il la conquit!...
Le Vieux Berger.
C'est inouï!
Seul?
Cheyboub.
(Pendant qu'il parle, les bergers, ayant fini ou quittant leur
travail, s'apptooherU peu à peu de Cheyboub^ avec des mines exta-
siées.)
Non ! je fais erreur. Toute une armée ailée
Prit la place d'Antar, ce jour, dans la mêlée.
Chez Moundhir, il s'était servi de ses deux bras;
En Perse, il fit donner de merveilleux soldats :
Ses poèmes, faits d'or et de poussière d'astres.
Et lui, les pieds chargés de fer, sous les pilastres
Du temple, où l'on devait nous brûler tous les deux,
Il souriait à ses soldats, attendait d'eux
— 51 -
Mieux que la vie et mieux que le salut : la Gloire...
Et les rythmes pleuvaient, pleuvaient sur Fauditoire,
Et leurs lames d'argent, que couronnait l'éclair
De la rime, brillaient, tonnaient, claquaient dans Tair.
Sous ce souffle puissant, déjà le peuple ondule
Comme un champ de maïs... Tout se tait... On recule
La foule, et Ton nous mène au pied d*un haut divan.
Mon cœur sautait en moi, comme un grain dans un van.
Mais, victoire ! L'armée aux sonores syllabes
Avait donné la Perse aux poètes arabes !
Le ViétUE Berger.
Mais est-ce vrai qu'Antar prêche un culte nouveau?
Cheybonb.
Dans la cité sacrée il m'en fut dit un mot.
Antar connut, là-bas, un homme dont la vie
Se passe dans le jeûne et qui, pendant qu'il prie,
Lit, comme à livre ouvert, le sort de l'Arabie.
Je sais qu'Antar, après ses noces, se promet
De le revoir...
Le Vieux Berger.
Quel est son nom?
Gheyboab.
C'est Mahomet.
(On entend des clameurs lointaines. Cris de : oc Vive Antar!,,.
Vive le Vainqueur! » La place est envahie par des chefs f de% guer-
riers, des bergers, au milieu desquels se trouve Antar que Von
ojcclame,)
Le Chœnr.
Vive Antar I Vive le poète
Et le guerrier victorieux!
Vive le sublime interprète
De l'âme noble des aïeux!
{Cris de joie des femmes; longs et stridente « ululus »»j
— 52 —
SCÈNE III
Antar, Malek, Chefs, Guerriers et Bergers.
Malek, arrivant, suivi de son escorte de chefs et d'émirs.
Je suis heureux, mon fils, de te revoir.
(Aux autres,)
Qu'on fête
Ce jour comme il convient !
(A Antar,)
Je te souhaite
La bienvenue.
(Accolade,)
Un Groupe.
Et nous !
Un Autre Groupe.
Et nous !
Tous.
Et les bergers !
Antar, serrant la main des uns et donnarU Vaccolade aux autres.
Ni le cœur ni Tesprit d'Antar ne sont changés.
Je suis toujours, mes vieux compagnons, un des vôtres.
... Ce nom de berger m'est plus cher que tous les autres.
Chefs et Bergers.
Vive Antar! Vive Antar!
-53-
Antar, à tous.
Merci^ mes chers amis.
Cinq ans se sont passés depuis que j'ai promis
De revenir avec le prix d*Abla. J'arrive.
Que cette heure lointaine ici même revive
Avec les deux serments entre nous échangés,
Et dont furent témoins chefs, guerriers et bergers.
Malek.
Que le passé lointain s'oublie
Et s'efface devant ce jour !
Pensons d'abord à ton retour
Plutôt qu'au serment qui nous lié.
Antar.
Ce serment fut pour moi le seul but de ma vie.
Pour lui, j'ai parcouru la Perse et l'Arabie
Et combattu princes et rois.
Parti berger obscur, sans nom et sans fortune,
Je suis riche et puissant, et je viens sans rancune
Réclamer ce que tu me dois.
Tu m'avais demandé naguère
Quelques présents?
Je t'apporte un butin de guerre
Fait d'or, de joyaux et d'encens.
Que tout ce trésor t'appartienne !
Malek.
Je te dois ma fille, elle est tienne !
Que ce soir même on la prévienne.
Antar.
Et pour couronner mon amour
Fais, sans attendre davantage,
Que la fête de mon retour
Soit celle de mon mariage.
— 54 -
Malek.
Mais des noces dignes de toi
Ne peuvent être improvisées...
Cheybonb.
C'est que Ton a compté sans moi !
Là chose au contraire est aisée.
Les Bergers.
Vive le frère du vainqueur !
Il en a Tesprit et le cœur I
Vive son compagnon fidèle
Dont les jarrets valent des ailes !
Cheybonb.
Mes jarrets m'ont fait devancer
Mon noble frère.
Alors j'ai fait le nécessaire^
Et la fête peut commencer.
Voyez donc avec quelle joie
Les hommes préparent les feux,
Les femmes, leurs voiles de soie.
Pour les danses et pour les jeux.
Malek, à part.
Que puis-je faire, en somme, ou dire?
C'est le destin
Qui me courbe sous sa main.
(A la foule,)
Qu'il soit fait comme l'on désire,
J'y consens.
Allez! Et qu'au seuil de ma tente
On brûle le sel et la menthe
Et l'eDcens 1
- 56 -
Que flottent nos bannières vertes !
Amis, mes tentes sont ouvertes
Ce soir, à tous, pour le festin.
Pour Antar, pour Abla, ma fille.
Que tout flamboie et que tout brille
Pour remplacer le jour éteint!
(// rentre dans m tente,)
Chefs et Bergers.
Pour Antar, guerrier et poète.
Pour Antar revenu vainqueur.
Qui ne voudra de tout son cœur
Augmenter Téclat de la fétel
Chœur des Bergers, préparant léê feux.
Allumons les feux ! L'heure fuit !
La nuit sera sereine et claire.
Le ciel va briller; que la terre
L'égale en éclat, cette nuit !
Chœnr des Femmes, dans la tente de Malek.
Lulu! Lulu!
Préparons les fards de Syrie,
Pétrissons le henné trois fois,
Pour que chacun de ses longs doigts
Soit un travail d'orfèvrerie.
Lulu I Lulu I
Que le kohl agrandisse encore
Le cercle bleu de ses grands yeux,
Et, chassant la nuit des cheveux.
Que son front devienne une aurore*
Lulu I Lulu I
- 56 -
Gheybonb.
Amis^ en attendant les danses
De nos femmes et de nos sœurs,
Suivant la coutume et les mœurs,
Il faut improviser des stances.
Chefs et Bergers.
Vive le frère du vainqueur!
L'esprit aussi vif que le cœur!
SCÈNE IV
Les Précédents, moins Halek; le Vieux Berger.
Gheybonb, au Vieux Berger.
Est-ce toi qui commences?
Le Vieux Berger.
Hélas ! la voix
Est éteinte... Mais pour notre Antar, oui, je crois,
Je la recouvrerai pour un moment... Poète!...
Je Tétais quand le cœur faisait flamber la tête.
Gheyboub.
Allons ! faut-il te mettre en goût? Voici des miettes :
Tout en trottant
Je les becquette.
Pour un poète,
En faut-il tant?
Pourquoi te montrer si gourmand?
Tu n*as plus des jarrets de chèvre;
Un poème, c'est haut, descend !
Les miettes sont plus près des lèvres.
Oh!
— 57 —
Le Vieux Berger.
Les miettes sont pour les oiseaux
Qui dînent d'un épi de seigle.
Même dans ses derniers sursauts^
L'aigle expirant est toujours l'aigle.
Tous.
Bravo !
Cheyboub.
Le vieux s'est animé,
Mais vainement il s'évertue.
L'aigle, ce soir, est enfermé
Dans une écaille de tortue.
Tous.
Le Vieux Berger.
Merci, mou ami, tes rimes m'ont fouetté.
Je sens comme un soleil chauffer ma vieille tête.
Dans mon cœur racorni renaît l'ancien poète
Qu'Antar connut, dans sa jeunesse et sa beauté.
En songeant qu'il fut mon élève,
Gela me donne un regain de sève.
Antar est à présent grand poète et guerrier.
Sa rime luit et coupe ainsi qu'un étrier
Chaussé par un fort cavalier.
A présent, grâce à lui, la belle fantaisie
A pris des ailes d'or et plane sur l'Asie,
Conquise par la poésie.
Tous.
Ah ! Ah l Bravo !
Antar.
Merci, mon vieux maître indulgent,
Toujours jeune de cœur sous tes cheveux d'argent.
— 58 ~
Le Yiou' Berger.
Où sont d'autrefois tes poèmes,
Qui nous berçaient, nous faisaient même
Aimer jusqu'au péril !
T'en souvient-il?
Antar.
Tout mon passé d'amour, plus eucor que de guerre,
Je le vois, aussi doux, aussi frais que naguère...
Frais ainsi qu'est resté mon amour; car les ans
Ont beau plier des jours et dérouler des ombres,
J'ai dit à leurs soleils ainsi qu'à leurs nuits sombres
De mon bonheur d'aimer soyez les artisans.
Et les jours et les nuits, en marches ordonnées.
Ont passé, sans vieillir ce bonheur d'un seul jour.
Il semble que le ciel ait fait de mon amour
Un centre loin duquel gravitent les années.
Oh! quand on a le cœur plein d'un amour pareil,
La Foi nous donne alors une telle puissance
Qu'on ne mesure plus le temps ni la distance
Et qu'on peut, d'un coup d'aile, atteindre le soleil !
(Des bravos, des cris s*élèv€nt. On entoure Antar.)
Le Vieaz Berger, venant à Antar.
Que dit-on? Tu repars?
Antar.
Dès demain...
Le Vieux Berger.
Ahl si vite!.
Antar.
J'ai des devoirs sacrés qui dictent ma conduite.
J'ai promis à de grands moissonneurs mon appui.
Peut-être la moisson murtt-elle aujourd'hui?
— 59 —
hB Vieaz Berger.
Mais où vas-tu?
Antar.
Vers un royaume qui se fonde
Et dont bientôt Téclat étonnera le monde...
Et les peuples alors, du couchant au levant,
Verront nos étendards vainqueurs claquer au vent.
(En ce moment, des tentes, s*élèvent des cris et des chants de
famines annonçant rentrée des danseuses,)
SCÈNE V
Ballet.
Danse des Fiicuses. — Danse de la Soif. -^ Danse du Feu, —
Danse des Roses. — Danse générale et Cortège.
Malek, puis AhUiy ses smva^fiJtes et son cortège se placent soit
visibleSf soit dans des tentes, pour assister aux danses.
DANSE DES FILEUSES
Ghœnr des Feimnes.
Nous filons, du soir à Taurore,
La fine laine des burnous,
Et la quenouille, en chantant doux.
Va, vient, descend, remonte encore.
Nous filons du soir à Faurore.
Nous filons des robes, des voiles
Et des koufliehs pour Taimé.
Mais, le soir, dans Tair parfumé,
Nous aimons rêver aux étoiles.
Nous filons des robes, des voiles.
-ÔO -
Alors, nos cœurs filent la laine
Des désirs fous, des rêves d'or.
L'aube arrivant nous trouve encor
Les yeux vagues, Tâme lointaine.
Lorsque nos cœurs filent la laine.
DANSE DE LA SOIF
(Danse mimée.)
C'est d'abord uae marche lente de caravane dans le désert. Puis la
marche se précipite ; les bruits, les tintements, les appels augmentent
d'intensité. Le soleil darde ses rayons ardents et implacables. Il fait
chaud, pas d'ombre. Il fait soif, pas d'eau. Une femme surgit. Elle est
inquiète, elle cherche de l'eau et de l'ombre. Mais elle ne voit que le
désert aride et infini, qu'elle scrute désespérément du regard. Éperdue,
elle bondit à droite, bondit à gauche, affolée, la gorge sèche, la poitrine
haletante, dans un désir fou d'étancher sa soif. Elle tend les bras, sup-
pliante, vers le ciel, la bouche entr'ouverte dans une attitude impé-
rieuse d'abord, humble ensuite. Ah ! de l'eau! de l'eau 1 Tout à coup,
elle aperçoit un homme devant lequel est une cruche d'eau. (C'est un
des assistants le plus rapproché du cercle.) Elle va à lui et exécute
une danse de séduction pour s'emparer de la cruche. Elle le caresse
des yeux, lui tend des mains fiévreuses, le frôle de ses voiles, puis le
cajole des doigts, l'entoure, le presse, l'enveloppe. Et c'est alors des
poses lascives, des frémissements de tous les membres, des lèvres
tendues, des genoux tremblants, l'offre de soi, d'abord un peu retenue,
ensuite totale, efiroqtée. Enfin, elle atteint de ses mains la cruche
d'eau. Elle frémit de désir, tremble toute de joie et d'émotion. Elle l'a.
Elle la tient. Elle a une soif mortelle. Elle en détourne cependant, un
moment, ses lèvres fiévreuses, dernière et vaine défense. Puis, douce-
ment, avec des mouvements précautionneux, des yeux fixes, des gestes
d'adoration, — religieusement, respectueusement, tendrement, volup-
tueusement, — elle l'approche de sa bouche. Au contact, elle se pâme,
puis se raidit. Elle boit... Alors, c'est la volupté qui la tord et enfin
l'anéantissement dans le bonheur, la mort douce dans l'amour.
DANSE DU FEU
Une Voix, pendant que la danseuse, attirée par le feu,
s'en approche.
Que par sept fois,
Entre mes doigts,
Dans le feu glisse
L'ambre qui, tour à tour,
Nous affame d'amour v
Et nous en grise!
— 61 —
Feu clair et chantant, je te veux !
Réchauffe ma chair de ta flamme.
Caresse mon front, mes cheveux!
Et par la porte de mes yeux,
Feu I descends jusqu'à mon âme !
Ton baiser brûlant, on le senti
Il marque la place qu'il touche,
Il fait courir, plus chaud, mon sang
Et me livre au désir croissant
De le sentir brûler ma bouche !
Ghœar.
Et nous voici, le cœur fumant
De désirs qui brûlent nos moelles !
En aucun jour, aucun moment.
Avant toi, jamais un amant
Ne nous mit au cœur tant d'étoiles.
Et nous voici toutes à toi
Pour notre joie et notre perte.
Nous venons vers toi, notre roi,
Sans vaine pudeur, sans effroi,
Les seins dressés, la chair offerte.
(Danse générale.)
DANSi: DES ROSES
(Danse lenie,)
La danseuse lève les yeux. Sa poitrine aspire Tair. Elle regarde fixe-
ment le ciel, et montrant de la main un point lumineux qui semble
rappeler, elle veut y aller, voler vers lui ; mais les bras ne sont pas
des ailes et le corps tient à la terre. Le ciel Tattire, la terre la retient,
et c'est une lutte entre Tidéal et le réel qui se la disputent. Mais il
semble que celui-ci triomphe, car la danseuse, lasse d'essayer d'ab-
sentes ailes, baisse la tête, accablée. Et voici (]u'à ses pieds elle aper-
çoit deux longues branches jumelles d'un rosier chargé de fleurs. EUe
s'y penche, d'abord avec précipitation, étonnée et ravie. Puis elle
s'arrete, hésite, regarde le ciel, lait encore le geste de quitter la terre.
Mais elle sent comme une main qui la tire. Elle s'effraie, se retourne...
C'est un pan de sa tunique qui est accroché au rosier. Elle sourit de
réelle. Et le bas du corps pris par lea deux branch«8 du rosier, elle
donne des caresses aux roses et en reçoit. Les égratignures qu'elle se
fait aux épines lui sont douces , la douleur qu'elle en ressent lui
est volupté. Enfin, en serrant soua chaque bras le& deux extrémités
des branches, un peu renversée en arrière, les hanches mouvantes, les
seins dressés, la gorge haletante : elle aime comme elle est aimée...
DANSE GENERALE &t i'QRTEGiS DE NOCES
Premier Chœur de Femmes.
(Dans l'intérieur de la tente, entourant Abla.)
La sombre nuit de tes cheveux
D'étoiles d'or est parsemée I
De mille arômes précieux
Nos doigts savants l'ont parfumée I
Deuxième Ctour.
C'est tout le droit que prit notre art!
Et quelle main assez osée
Eût voulu cacher «ous le fard
L'éclat de la belle épousée?
Premier Chœur.
Ses yeux n'ont pas besoin de kohl,
Ni de carmin sa peau rosée.
Brûlons du sel dans l'alcool
Pour le bonheur de Tépousée !
Leila.
Ei-ha!
Fille de Malek, frais bouton de fleur !
Ei-ha!
Au soldl d'amour entr'ouvre ton cœur I
- 63 -
Et veuille le ciel qu'en fleur transformée,
Tu gardes toujours ton âme fermée
Aux guêpes, frelons, abeilles, fourmis !
Ei-hal
Les amants des fleurs sont leurs ennemis !
Tontas 6iis«mble.
Lu! Lui Lui Lu!
(La tête du cortège parait au seuil de la tente. Des joueurs de
sabre et de lance et des porteurs de torches le précèdent» les hommes
prennent les devants, les danseuses suivent en dansant, et le cor-
tège, lentement, prend taltée qui conduit à la tente de l'époux,)
Chœnr des Pemmss da Gortdge, s'éUngnant.
Prtmier Ghœar.
Va, marche vers ton rêve!
L*attente devient brève!
L'aube d'amour se lève,
Ouvre-lui grand ton coeur !
Deiuddme Chœur.
Bouton pressé d'éclore,
Que la pudeur colore !
Les feux de ton aurore
T'ont faite déjà fleur !
SCÈNE VI
Amarat, puis Zobeir.
Amarat.
Leurs cris avivent ma blessure,
Je voudrais fuir et ûe le puis.
Malgré ma torture, je suis
Avide encore de torture ;
Mon oœur me traîne et je le suis !
— 6^ -
(A Zobeir, qui le suit,)
Ah I Zobeir I C'est trop tard ! Le fauve
Avec sa victime se sauve !
Malek, lâchement^ me trahit.
Tout est fini ! Tout est fini !
Zobeir.
lies noces de ce soir seront des funérailles
Demain, si tu le veux!...
Amarat.
Si je veux!... Ehl tu railles.
Si tu pouvais voir dans mes yeuxl...
MaiSy dans mon horrible détresse.
Oui, j'arrive à douter de ton adresse.
Zobeir.
Je suis aveugle, mais ma flèche cependant,
Tu le sais, jamais ne dévie.
Et tu sais que celui que mon oreille entend
N'a plus aucun droit à la vie.
Je suis aveugle, mais il faut qu'on le soit pour
Frapper sans pitié l'adversaire.
Vois le Destin, la Mort, la Haine, vois l'Amour!
Ils sont comme moi. Vois la Guerre!
Ils sont aveugles ; mais malgré leurs yeux éteints,
De leurs victimes vois le nombre!
Prête à mes yeux la lumière des tiens !
L'aube de demain sera sombre !
(Ils se dirigent vers l'oasis, pendant que le cortège des noces
revient, précédé, comme au départ, par les hommes, les dan-
seuses^ etc.)
(Danses et jeux,)
FIN DE l'acte deuxième
ACTE III
C'est la nuit tombante; un vent violent charrie de gros nuages noirs,
qui feront la nuit tantôt sombre et tantôt claire. Des montagnes for-
ment le fond, avec, à peine, des échancrures découvrant le ciel ; des
rochers, épars un peu partout, donnent au premier plan un aspect
chaotique. Un torrent, descendant de la montagne, coupe la scène de
haut en bas, avec un retour à gauche. Quelques buissons aux pieds et
aux flancs des masses rocheuses ; çà et là, des lauriers roses, princi-
palement le long du torrent.
Au deuxième plan, à gauche, des falaises à pic; plus à gauche
encore, d'autres rochers et des buissons. Â droite, l'autre bord du
torrent, semé, au premier plan, de rochers bas devant l'entrée du
défilé. Un gros rocher, suspendu au bord du torrent, y donne accès
de ce côté. Au loin, à droite, le camp d'Ântar, qui se trahira par des
rumeurs et des feux allumés, quand il fera nuit.
SCÈNE PREMIÈRE
Zobeir, Amarat.
Au lever du rideau, la scène est vide, Cest le court crépuscule
avant la nuit tombante. Éclairs et tonnerre lointain. Du camp
d'Antar monte une lente et plaintive mélopée.
Sur la fin de lu musique de scène, apparaissent Zobeir et
Amarat, enveloppés de manteaux sombres, Zobeir a, au côté
gauche, pendus à son cou par une corde noire en poil de chameau y
un arc et un étui à flèches, fait de feuilles de palmiers tressées et
recouvert de cuir en forme de cerceaux,
\
Amarat.
C'est là son camp. Ah I l'heure est grave.
Songe ! Si cet ancien esclave
Passe ce défilé demain,
11 nous échappe de la main.
4.
— 66
Zobeir.
Ah ! pourquoi m'as-tu fait attendre
Jusqu'à présent, sans oser prendre
De parti?
(Avec un farouche désespoir,)
Ah! mes yeux! mes pauvres yeux contraints
A 8*aider d'autres yeuxl Si vos foyers éteints
Pouvaient se rallumer un jour, une heure encore!...
£ntr'ouvre-les, ô ciel! pour ensuite les clore
Éternellement. Ah!...
Amarat, de Vautre côté du torrent.
Mais dans les terrains nus
Qu'aurions-nous pu tenter, Zobeir, sans être vus?
Tandis qu'ici je vais pouvoir cacher mes hommes...
Déjà, nous deux, au bord de ce torrent, nous sommes
A deux pas de son camp... Sens-tu ce gros rocher
Où tu t'adosses?
Zobeir.
Oui...
Amarat.
Son bloc peut te cacher.
Il est au bord de la rivière.
L'autre bord est tout près derrière.
Entre ce bord et l'autre bord,
Rien qui puisse arrêter la mort.
Zobeir.
Quelle est, d'ici là, la distance?
Amarat.
A peine deux longueurs de lance.
-67 -
Zobeir.
C'est bon. Val parsl Et laisse*moi.
(Les feux du camp s'allument et l'on aperçoit Antarf debout ^ au
milieu de ses hommes.)
Amarat.
Attends! C'est Antar que je vois.
Le feu le rend rouge....
Zobeir.
Un présage!...
Amarat.
On va crier sur son passage.
(On entend des cris de « Vive Antar! » que Vécho des montagnes
répercute et roule en sourdes sonorités.)
Amarat, observant par dessta le grand rocher.
Il vient, il vient! De notre côté!...
Zobtir.
Seul?
Amarat.
Non ! . . . Une forme blanche. . .
Zobeir.
... Son linceul!
Amarat.
Le ciel est avec nous. Écoute!
Au bord de ce torrent, sans doute,
Ds vont venir rôver ce soir ;
Un rocher invite à s'asseoir,
Là, tout près. Et la nuit est sombre.
Adieu ! . . . Profite de son ombre.
— 68 -
Zobeir.
J'entends déjà leurs voix.
L'insondable destin les mène jusqu'à moi.
(Amarat disparaît. Zobeir reste seul, blotti derrière le rocher
qui surplombe le torrent. On aperçoity s'avançant lentement, la
main dans la main, Antar et Abla.)
SCÈNE II
Antar, Abla, Zobeir, puis Cheybonb.
Antar.
Souris, afin que le chemin s'éclaire
Devant nous...
(Il la porte et lui fait traverser jusqu'au terrain plat.)
Tu me parais plus légère
Qu'un fil de soie ou qu'une fleur,
Et, doucement, je te dépose
Près de ce petit laurier-rose.
Où règne un peu plus de fraîcheur.
Et maintenant, dis-moi si tu regrettes
Ton joli nid de l'oasis?
Abla.
Antar, mon nid est où vous êtes.
Et je n'ai pas d'autre pays.
Et, cependant, je me rappelle
La petite oasis si belle
S'effaçant au déclin du jour!
Ah I comme tu l'as bien dépeinte,
En mots doux comme une complainte
Ou comme une chanson d'amour !
«... On dirait un tendre visage,
Ou, dans un souriant mirage,
-69 -
Sur For du sable, un bouquet vert!
Bouquet charmant et minuscule
Faisant sourire, au crépuscule.
Le front sévère du désert! »
De Toasis, ainsi, j'ai pris avec moi Tâme :
Mon temps de jeune fille et mon matin de femme.
(Zoheir ayant jeté quelques pierres amassés devant lui, dans le
lit du torrent.)
Quel est ce bruit?
Là, là ! derrière !
Antar.
Mais c'est, dans la nuit.
Quelque pierre
Roulant sous le pied d'un chacal.
Abla.
C'est peut-être un signal ! . . ,
... Et là, plus loin, qtielle est cette ombre?
Antar, riarU,
C'est un rocher. . . Peureuse I
Abla.
Ah ! la nuit est trop sombre !
Je ne sais ce que j'ai ce soir.
Tout semble fait pour m'émouvoir...
Ce ciel lourd... Cette nuit sans lune...
Rentrons, mon bien-aimé.
Antar.
La nuit s'est faite brune
Pour te laisser briller... Reste un moment.
Ce coin, par toi, devient un coin de firmament...
- 70 -
Ne te semble-t^il pas que notre amour pactise
Avec d'autres amours qui passent dans la brise?
Le vent libre fait mieux vibrer les mots d'amour.
Âbla^ restons ainsi.
Abla, s*abandonnant.
Si tu veux, jusqu'au jour 1
Une acre odeur de myrrhe
Est partout répandue, et l'air que l'on respire
Est imprégné d'amour et lourd de baisers I Sens !
Les âmes des amants ont un parfum d'encens.
Antar.
parfum qui délivre
Les cœurs.
Et fait, des âmes qu'il enivre.
Des sœurs I
Son miel, que sur ma lèvre
Je sens.
Fait pourtant bouillonner de fièvre
Mon sang !
Extase qu'on voudrait éternelle I Agonie
Du cœur, qui rend la mort plus douce que la vie!
Nuit dont les purs flambeaux font un matin pareil
A celui qui vit naître le soleil !
Abla.
Dans l'extase des sens et le néant des choses,
Par un chemin semé de jasmins et de roses,
Doucement on descend I
Le bonheur nous inonde
Et fait,
De nos cœurs amoureux, un monde
Parfait.
— 71 —
Qu'importe la durée
Du jour,
Si Taube. qu'oa vit e«t dorée
D'amour !
Tous Deux, enlacés.
joie initiale.
Chère nuit nuptiale !
(Zobeir pousse dans le torrent quelques pierres amoncelées autour
de lui. Il a mis un genou en terre ety courbé en deux, le bas du
corps caché par un buisson, il attend.)
Abla, se dégageant de Vétreinte.
Encor ce bruit 1 J'ai peur I J'ai peur ! ,
Antar, d'un bond au bord du torrenU
Qui donc est là?
{Zobeir tend l'oreille et tire.)
Antar, arroehatU de son épaule tme flèche,
qu'U jette à terre.
Malheur à toi !
(Il cherche à pénétrer l'ombre, mais ne voit rien.)
Rien !... Il est vil
De s'abriter derrière un rocher.
Gheyboal), accourant.
Qu'y a^t^il ?
Abu.
Antar I
Aatar, à Cheyboub.
Un homme est là, caché dans la broussaille.
Abla, cherchant à pénétrer l'ombre.
Ah ! cette nuit ! Cette ombre épaisse I Une muraille I
— 72 —
Antar, à Cheyboub, qui, après avoir mesuré de VcbiI la largeur
du toirent, bondit à droite et disparaît dans les rochers.
Amène-le moi vite, et sans le maltraiter.
Abla.
Mon cœur avait vu clair, il fallait Técouter.
Blessé ?
Antar, montrant son épaule.
Si peu. Pas même une de ces fleurs fines
Comme un acier loyal en accroche aux poitrines
Et comme, si souvent, la guerre en mit sur moi.
Mon corps noir en est tout étoile... Calme-toi J
Abla.
Ah ! mon Antar !
Antar, la reconduisant du côté du camp.
Va, rentre en paix, ma bien-aimée,
N'emporte en ton âme calmée
Que le doux souvenir de Theure parfumée.
SCÈNE III
Antar, puis Zobeir, Cheyboub.
Antar, seul.
Mais de quoi donc suis-je attristé ?
Pourquoi mon cœur ainsi se serre ?
Et quelle est cette anxiété
Qui semble planer sur la terre ?
Cœur de poète, tu seras
Toujours triste, même sans cause I
Dans tes replis tu porteras
Toujours le deuil de quelque chose.
- 73 -
Qui sait? Peut-être est-ce le deuil
D'un monde ancien, meilleur ou pire,
Dont, avant de passer le seuil.
Le troublant secret nous attire !
(On entend la voix de Cheyboub dam le fond,)
Cheybonb, derrière le$ rochers.
Marche donc ! Ah I tu ne peux pas !
La peur te rompt jambes et bras I
Ah I Ah I tu tiens encore à vivre !
(Il apparaît, traînant, portant presque Zobeir.)
Voici rhomme I je te le livre I
Il ne voyait ni rocs, ni buissons, rien !
Je Tai presque porté.
Antar.
Pourtant, il fuyait bien !
Gheyboub.
Non, il ne fuyait pas. Assis près d'une roche,
ïl se blessa d'un coup de flèche à mon approche.
Et maintenant qu'il fait plus clair, voyons !.,.
(Il arrache le voile que Zobeir tenait obstinément sur sa figure.)
Zobeir !
Antar.
Zobeir ! Tu rêves? Non !
Gheyboub.
C'est lui !
Antar.
Le guerrier fier?...
— 74 —
(Il le fixe un moments)
Qu'as-tu fait de ta lance? Ah I cache
Ton front ; un visage de lâche
Doit être sans doute odieux !
Tu redresses la taille et tu lèves les yeux !
Sont-ils honteux ou bien avides
D'autres crimes ?...
Zobeir.
Mes yeux sont vides.
Mes yeux sont deux trous noirs et laids.
Lâche I Ah I C'est toi, c'est toi qui l'es !
Toi, qui commis cet acte infâme
De murer à jamais mon âme
Dans la caverne de mon corps.
Cheyboab.
L'accuser, lui ?
^ Zobeir.
Qui donc alors?...
Antar.
Non ! Je l'affirme ;
Et j'ignorais qu'au pauvre infirme
J'insultais, tout à l'heure encor.
D'aimer la guerre qu'on m'accuse.
J'y consens. Et j'ai pour excuse
De ne pas fuir devant la mort !
Mais je ne veux pas qu'on me souille
Et, lâchement, qu'on me dépouille
Du seul bien qui fait ma fierté !
J'aime la guerre où l'on déploie
De la force qui s'apitoie
Et s'ennoblit par la bonté !
Me crois-tu ?
1
— 75 —
Zobeir, troublé.
Je cix)is !... Oui !... Je voudrais ne pas croire,
Et je fouille en mon cœur, je fouille en ma mémoire...
D'autres graves motifs excusaient mon forfait.
Que sont pour TArabe, en effet,
Et la perte des yeux et celle de la vie,
Quand il s'agit pour lui de sauver T Arabie !
Antar.
Comme on sait enlaidir la belle vérité...
Comme on sait en cacher Fimage de beauté !
Écoute :
Je veux, d'un mot, tuer en toi le doute.
Tu fus, jadis, Tami du roi Moundhir...
Zobeir.
Moi ?
Antar.
Toil
Et tu connus aussi les projets de ce roi.
Zobeir, amer.
Oui, l'Arabie unie aux mains d'un maître unique.
C'est vrai. Mais ce ne fut qu'un rêve magnifique...
Antar.
Ce n'est plus maintenant un rêve.
Zobeir.
Quoi I
Antar.
Déjà
Du joug persan le roi Moundhir se dégagea...
Et c'est lui qu'à présent, Zobeir, je vais rejoindre...
Et puis un autre, dont la sagesse va poindre
Comme une aurore ; un autre ayant en lui le ciel..
Et dont l'esprit de Dieu rend le verbe éternel.
— 76 —
Ne sens-tu pas la terre émue devant ce verbe
Que va dicter, à Thomme, un Dieu fort et superbe ?
La terre est agitée, ainsi que les palmiers
Du désert, sous le vent du ciel qui fertilise ;
Et les espoirs humains, au souffle de la brise,
Se suivent comme un vol immense de ramiers !
Pas un arbre où poser et reposer leurs ailes I
Ils s'en vont au hasard, inquiets, hésitants :
Mais le couchant se dore, et sont proches les temps
Où le ciel jettera ses divines échelles,
Où la terre entendra le langage sacré.
Verbe d'or enchâssé dans l'argent des syllabes !
Et, des déserts sans fins, les peuplades arabes
Surgiront au lever de leur croissant nacré !
Zobeir.
Ah ! je sens, oui, je sens s'illuminer mon âme
Par des rougeurs d'aurore et des lueurs de flamme I
Pardon I Pardon !
Antar.
Pauvre vaincu 1 Tu fus victime
D'ennemis lâches, dont le crime
Sera puni, sois-en certain !
Je prends le seul droit que me donne
La pitié I Va, je te pardonne,
Et t'abandonne à ton destin.
Zobeir.
Mon destin, c'est la mort. J'expie !
Antar.
Je te fais grâce de la vie I
Zobeir, montrant sa poitrine sanglante.
Regarde. Il est trop tard. Je sens
Le poison envahir mon sang.
- 77 -
Cheybonb, inquiet.
Quel poison ?
Zobeir.
Le poison que laisse
Ma flèche à celui qu'elle blesse !
Cheybonb, angoissé.
Môme légèrement?
Zobeir.
Oui, vois I
Cheybonb.
A ce poison
Aucun remède? Parle !
Zobeir.
Non!
Le mien n'en a pas. Il se rue
Comme un torrent, et c'est lui qui me tue.
Cheyboub, dans un cri.
Misérable I Afitar est frappé I
Zobeir, se soulevant, la figure convulsée.
Ah I maudits soyez-vous, vous qui m'avez trompé.
(Dans un dernier effort,)
Ah I jusqu'au delà de la tombe.
Que le sang du héros retombe
Sur ceux qui me l'ont fait verser.
Il en est un qu'il faut forcer
Comme un loup ou comme une hyène,
Qui de sa main arma la mienne.
— 78 —
Je meurs I Lâches menteurs soyez
Maudits jusque dans vos foyers^
Dans vos iils et dans leurs familles,
Et déshonorés dans vos filles I
Il est là, le traître... Il est là.
Fais fuir tes gens, fais fuir Abla.
Antar.
Fuir ?
Zobeir.
Pas toi ! Pourquoi ? C'est inutile... Demeure
Antar.
Combien de temps me reste-t-il à vivre?
Zobeir.
Une heure...
Antar.
Je suis jeune encor, je suis fort !
Zobeir, la voix expirante.
N'importe!... Vois, je meurs... Pardon...
Antar.
Va, meurs en paix.
(Zobeir expire aux pieds d'Ântar.)
Cheybonb, penché sur le cadavre de Zobeir,
Mort!
Ah! le traître!...
Antar.
Pourquoi le maltraiter ? Qu'il dorme I
Ma mort n'en changera ni d'heure, ni de forme...
Mourir ! mourir ainsi, comme auprès d'un torrent,
A bout de force, vient mourir un chien errant.
— 79 —
Sans pouvoir faire un bond encore, un bond suprême
Pour arriver à Teau, boire la vie; et, blême,
Rendant sa petite âme, — à. qui sait quel bourreau? —
Il meurt de soif devant le murmure de Teau.
Mais non, je le ferai ce bond, quoi qu'il arrive!
Je vivrai 1 1 ! Je vivrai 1 1 1 Car il faut que je vive !
Fais-moi du feu, Cheyboub, vite ; dans ce feu, mets
Des lames à rougir. Jamais
Un poison quel qu'il soit ne résiste aux brûlures,
Quand elles vont plus loin encore que les blessures.
Et si je meurs, au moins, ainsi, je mourrai fier;
J'aurai l'illusion de mourir par le fer.
(Cheyb<yub a allumé du feu au pied d^un rocher, avec des
broussailles et du bois mort.)
Cheybonb.
Mais tu ne mourras pas d'une simple blessure !
Ântar.
(Désignant le cadavre de Zobeir.)
Le poison a suivi — vois là! — sa marche sûre.
Cheyboub.
Non 1 Tu ne mourras pas :
La mort n'a pas voulu de toi dans les combats.
Antar.
mort! mort! je te vaincrai!
Je veux m'en aller à mon gré.
Et choisir et mon heure et ma place !
(Ses yeux tombent sur le cadavre,)
Ah! ce cadavre! Eh quoi! J'ai peur?
Est-ce toi, vraiment, ô mon cœur.
Que la terreur de la mort glace?
Je n'ai jamais eu peur! J'ai peur en ce moment.
Être brave à la guerre, est-ce l'être vraiment?
— 80 —
Dans le bruit, dans la fièvre,
I^ mort nous apparaît une fleur à la lèvre !
Ablal J'ai mis dix ans pour t'avoir, et ma main
Ne peut, sur ce bonheur, se refermer. Je laisse
Aux vents de nos déserts, ta fraîcheur, ta jeunesse.
Sans pouvoir, avec toi, poursuivre mon chemin.
Gheyboub, accroupi devant le feu,
Cesi déjà rouge 1
Antar.
Il faut, la blessure élargie,
Y mettre sans trembler, cette lame rougie.
Ma vie en dépend.
Cheyboub.
Ah I comme tu vas souffrir 1
Antar.
Non! Brûle I Brûle! Tiens! Je ne veux pas mourir!
(Antar tend son épaule nue. Cheyboub retire du feu une lame
rougie et V approche de V épaule d' Antar.)
FIN DE l'acte troisième
ACTE IV
Même décor qu'au troisième acte, mais éclairé par Taube, qui donne
aux montagnes et à toutes choses un aspect blafard. Peu à peu, des
lueurs roses perceront la brume, et, vers la fin, le soleil illuminera
le haut des montagnes. Quelques rayons, glissant par une échancrure
de rochers, viendront éclairer certains points du lieu où se déroule
Faction.
SCÈNE PREMIÈRE
Antar et Cheybonb.
(Ils viennent du camp. ArUar^ vinblement défait et appuyé sur
l'épaule de Cheyboub.)
Gheybonb.
Oui, ta voix tout à Theure a dissipé leur doute.
Ceux qui restent sont prêts à se remettre en route...
D'ailleurs, ni ceux-ci, ni ceux qui sont en avant
Ne connaissent ton mal... Te sens-tu mieux?
Antar.
Le vent
Du matin calme un peu ma fièvre. Ma brûlure
Seule me fait souffrir... A-t-il sa sépulture,
Le mort d'hier?
Gheybottb.
Oui, là, près de ces arbrisseaux.
Antar.
Bien I Les morts, quels qu'ils soient, ont le droit au repos.
— 82 —
(Après avoir examiné les lieux,)
C'est donc près de ces rocs, dans cette large entaille,
Que je me placerai^ comme pour la bataille,
Tout droit sur mon cheval. Il faut qu'en arrivant,
L'ennemi puisse voir Antar mort ou vivant...
Maintenant, mon ami, mon compagnon, mon frère,
Il faut nous séparer ici ; toi, pour refaire
Ce chemin, hier encor le chemin de l'espoir.
Et moi pour accomplir ma vie et mon devoir.
Gheybonb.
Mais Abla?
Antar.
Je l'ai vue avant que la lumière
Lui permît, sur mes traits, de lire ma misère.
Et j'ai pu lui parler sans que rien dans ma voix
Décelât que c'était pour la dernière fois.
Gheyboub.
Frère I Pars avec elle et laisse-moi ta place I
Antar.
Non I Non ! Pour qu'en chemin ma mort vous embarrasse I
Gheyboub.
Moundhir a des savants.
Antar.
Il est trop tard 1
Pourquoi donc s'avilir en se montrant avide?
Un matin bien rempli vaut mieux qu'un grand jour vide.
Tu pleures? Depuis quand pleure-t-on un guerrier
Qui vide, avec honneur et gloire, l'étrier?
- 83 -
Gheyboub.
Je pleure sur nous tous, sur ton pays, ta race,
Tout ce qui va mourir de ta mort. ciel, grâce !
Antar.
Sèche tes pleurs, Cheyboub ! à ton frère obéis !
Dans un homme jamais l'avenir d'un pays
Ni d'un peuple ne se résume!
La plume, que le vent arrache aux aigles fiers,
N'arrête pas leur vol altier vers les éclairs I
Et je ne suis, que cette plume I
Cheyboub.
frère I Non, pas pour les tiens I
Antar.
Pour tous, et même pour les miens !
La douleur sera vive et sans doute profonde.
Mais, pour naître ou créer, tout soufifre dans le monde,
Même la graine pour germer pourrit d'abord.
Car la vie est un fruit de l'arbre de la mort.
Va! Pars! Tu me verras un jour prochain peut-être,
Du noir sillon que fait ma mort, réapparaître
En un autre moi-même...
Il faut partir; je sens
Que, farouche, la mort n'attendra pas longtemps.
(Cheyboub se soumet et sort.)
SCÈNE II
Antar seuL Cheyboub s'éloigrw.
(Bruit de c(mvoi en marche s' engageant dans le défilé. On entend
Cheyboub hélant les gens du convoi et ceusnA lui répondre, le
défilé commence, et du premier groupe disparu arrive une musique ,
d'abord proche et bruyante, puis lointaine,)
— 84 —
Cheyboiib, au loin.
Allons! Les premiers prêts, en tête,
Par cette échancrure du roc.
Il est tard! Voyez! comme un coq,
Le jour montre déjà sa crête!
Antar vous voit. Prenez-y garde!
Jouez, roseaux! Et toi, le Barde,
' Entonne un chant vif et joyeux !
(Le$ roseaux jouent eî le convoi se met en marche.)
Tons.
Vive Antar, le Victorieux!
Antar.
Que le voyage soit joyeux.
A bientôt, amis, bonne route !
Tous.
Vive! vive Antar! Vive Antar!
Antar.
Voici rinstant que je redoute!
Ah I la douleur de ce départ !
Tons.
A toi bonheur et longue vie!
Cheybonb, revenant avec le cheval d' Antar tout harnaché.
Ils ignorent! Je les envie!
(On entend au loin la voix éCAhla, chantant sa lente et plaintive
mélopée du premier acte,)
— 85 —
Antar.
Elle part tranquille et sereine.
De plus en plus elle est lointaine.
Elle part sans savoir I... Autant pour m'obéir
Que pour ne pas laisser l'avenir me trahir...
Pars ! Tu ne pars pas seule, Abla I Car, pour te suivre.
Mon âme, de mon corps, voudra qu'on la délivre !
Et je te donnerai les heures et les jours
Que depuis notre enfance ont tissés nos amours.
Pour les semer autour de toi, de telle sorte
Que ma vie, en lambeaux, te servira d'escorte I
...Plus tard, je veillerai, sur vous tous, de plus haut !
SCÈNE III
Antar, Gheyboab, puis Antar seul.
Antar.
Mon bon Cheyboub, il faut la rejoindre au plus tôt.
(Il remonte du côté de son cheval, s'aidant de Vépaule de son
frère,)
Allons I je suis armé comme pour la bataille.
C'est ma dernière. Il faut en guerrier que j'y aille.
(Près du cheval, sur lequel il s'appuie,)
Et puis, bardé d'acier, le corps n'a plus le droit.
Après même la mort, de ne pas rester droit.
Embrassons-nous, Cheyboub, frère et compagnon d'armes,
Sans faiblesse et sans vains regrets I même sans larmes I
(Ils s'embrassent. Cheyboub, étouffant ses sanglots, obéit au geste
d'Antar et s'en va, sans dire un mot, courbé en deux,)
— 86 -
Je mourrai sans témoin. C'est bien ainsi. C'est mieux.
Je puis dire à présent ma douleur, et mes yeux
Peuvent pleurer aussi sans faire pleurer d'autres.
(// ê'adosse à un rocher.)
Mes forces manquent : mais J'en ai doublé les vôtres.
Nul de vous ne m'aura vu faiblir ni souflTrir.
(Un rayon de ioleil perce la brunie et vient le frapper au
visage.)
Le soleil ! Comme nous, tu nais pour voir mourir.
Va plutôt vers les miens, soleil, fais-leur cortège.
Et dis-leur que, vivant ou mort, je les protège !
Adieu I rêve d'amour et d'avenir I Adieu !
Ah I je sens que le froid m'envahit peu à peu.
Mes yeux se troublent. Quoi ? C'est déjà ton étreinte,
mort I Attends I C'est moi qui t'étreindrai sans crainte,
Mais à cheval et lance au poing, comme autrefois,
Quand je te contraignais d'obéir à ma voix
Et quand mon bras guidait ta marche aveugle et folle.
(Il va d'un pas chancelant, tâiant Vair de ses bras, comme un
aveugle, jusqu'à son cheval. Il y monte par un effert suprême.)
Et maintenant, mon âme, ouvre tes ailes, vole I
11 semble que je dors d'un sommeil conscient.
Je vois un vol d'oiseau qui vient de l'Orient !...
...Il s'approche, il m'entoure, il passe et puis repasse I
Mais c'est ma vie I ma vie entière qui m'enlace
Comme un linceul, des joure que j'ai vécus, tissé !
Jours de rêve I d'amour ! de lutte ! Le passé
Se déroule. Je vois où mon linceul commence.
Oh ! vos fils sont de soie et d'or, jours de l'enfance !
- 87 -
Seuls vous êtes ainsi, brillants et purs, seuls I Seuls !
...C'est donc nous qui tissons, nous-mêmes, nos linceuls !
...Cest bien le mien ! La mort de ses doigts le replie I
Elle m'ensevelit dans les plis de ma vie !...
...Reste immobile, Abjar... Il faut qu'en arrivant...
L'ennemi... voie Antar... prêt...
(Son dernier souffle s'exhale dans un dernier effort, La tête s'in-
cliney mais le corps reste droit, appuyé d^un côté sur le rocker, de
Vautre sur la lance q[aiy en fléchissant sous le poids du corps, lui
donne un certain balancement. En ce nimnent, du premier plan, à
gauche, sortent de toutes parts, et en grand nombre, des hommes
armés de lances et de sabres, Amarat est à leur tète. Tout à coup,
en levant les yeux, Amarat voit, éclairé par un rayon de soleil,
Varmure rutilante, Antar à cheval,)
Amarat.
Ah ! Vivant ! Vivant 1
(Tous fuient, et Amarat les suit, à reculons, les yeux pleins
d'épouvante et de désespoir,)
FIN
(
PARAIT TOUS LES VENDREDIS
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LE MÉNESTREL
Journal hebdomadaire
Le N» 75 cent.
{TtxU $eul)
MUSIQUB ET ThÂATIISS
JACQUES HEUGEL, Directeur
^»w»^»ww<^^^/v%/\^^
Le N* 75 cent.
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David. Perle du Brésil, 3 a.
DEL.IBES. Jean de Nivelle. 3 a.
— Kassya, 4 a.
— Lakmé, 3 a.
— U Roi l'a dit, 3 a.
Dubois. Aben-Hamet, 4 a.
— La Gu^la de l'Emir, 1 a.
— Xavière, 3 a.
Dupont. La Farce du Cu-
vier, 2 a.
— La Glu, 4 a, 3 t.
DuPRATO. La Fiancée de
Corinthe, l a.
DuPRÉ. Joanita, 3 a.
FaurÉ. Pénélope, 3 a.
Février. Carmosine, 4 a.
— La Damnation de Blan-
chetleur, 2 a.
— Gis monda, 4 a.
— L'Ile désenchantée, 2 a.
— Monna Vanna, 4 a.
— Le Roi avcuiile, 2 a.
Gautier. La Clé d'or, 3 a.
GiorDANO. a. Chénier, 4 a.
Gluck. Alceste, 3 a.
— Orphée, 4 a.
GrÉtry. Richard Cœur-de
Lion, 3 a.
Hahn. La C armante. Am». St.
IMPRII
61
07/05
Hahn, La Colombe de Bou-
ddha I a.
— L'Ile du Rêve, 3 a.
— Nausicaa, 2 a.
Hartog. L'Amour et son
Hôte, i a.
Jaques-Dalcroze. Le Bon-
homme Jadis, I a.
— Jumeaux de Bergame, 2 a.
Keil. Dona Branca, 4 a.
Lalo. Le Roi d'Ys, 3 a.
Lambert. Brocéliande, 4 ,
bt.
Lefebvre. Le Trésor, i a.
Limnander. Le Château de
la Barbe-Bleue, 3 a.
— Les Monténégrins, 3 a.
Machado. Lauriane, 4 a.
Maingueneau. Ninon de
Lenclos, 4 a.
Mascagni. L'Ami Frit^, 3a.
— Cavalleria rusticana, 2 a.
Massé. Paul et Virginie, 3 a.
6 t.
MassenEt. Ariane, 5 a.
— Bacchus. 3 a.
— Cendrillon, 4 a.
— Chérubin, 3 a.
— Le Cid, 4 a., lo t.
— Cléopâtre, 4 a., 5 t,
— Don César de Ba^an, 4 a.
— Don Quichotte, 3 a.
— Esclarmonde, 4 a., 8 t.
— Grisélidis, 3 a., 4 t.
— Hérodiade, 4 a., 7 t,
— Le Jongleur de Notre-
Dame, 3 a.
— Le Mage, 3 a.
— Manon, 3 a.
— Marie-Madeleine, 3 a.
— La Navarraise, 2 a,
— Panurge, 3 a.
— Le Portrait de Manon, I a.
— Le Roi de Lahore, 3 a.
— Roma, 3 a.
— Sapho, 3 a.
— Thaïs, 3 a., 7 t.
— Thérèse, 2 a.
— Werther, 4 a.
Méhul. Joseph, 3 a,
Mercadante. Léonora, 4 a
Missa. L'Hôte, 3 a.
Monsigny. Le Déserteur, 3 a.
MoRKT» Loren zacci o.4a . 11 1.
» 1321
31150-71 HLB
Mozart. Don Juan, 5 a.
— La Flûte enchantée,^ a.
— L'Oie du Caire, 2 a.
Olagnier. La Sais, 4 a.
Ollone (D*). Le Retour 2 a.
Paisiello. Le Barbier de
Sévi lie, 4 a.
Pedrotti. Florina, 2 a.
PlERNÉ. On ne badine pas
avec l'amour, 4 a.
PiLATi et Flotow. Le Nau-
frage de la Méduse, 4 a.
PoiSE. I^es Deux Billets, l a,
PUGET. Beaucoup de bruit
pour rien, 4 a., 3 t.
Raspail. Le Sabbat pour rire,
I a.
Reyer. Sigurd, 4 a., 9 t.
Ricci. Docteur rose, 3 a., 4 1.
R1CHEPIN. La Marchande
d'allumettes, 3 a.
RossiNi. Le Barbier de Sé-
ville, 4 a.
— Bruschino, 2 a.
— Othello, 3 a.
— Sémiramis, '4 a.
RuBiNSTEiN. Le Démon, 3 a.
— Néron, 4 a., 7 t.
Schubert. La Croisade des
dames, 1 a.
Stadler. Le Bois deDaphné ,
I a.
Thomas. Le Caïd, 2 a.
— La Cour de Célimène, 2 a.
— Françoise de Rimini, 4 a.
— Hajnlei, 3 a,
— Mignon, 3 a.
— Le Panier jleuri, I a.
— Psyché, 4 a.
— Raymond, 3 a.
— Songe d'une nuit d'été, 3 A,
— Le l'onelli, 2 a.
Vercken. Pierrot fantomt,
I a.
Verdi. Le Bal masqué, 4 a.
— Jérusalem, 4 a.
Vidal. Eros, 3 a., 5 t.
VoGEL. La Moissonneuse, 4S^.
Weckerlin. La Laitière de
Trianon, l a.
— L'Organiste, I a.
WiDOR. A/« Ambros, 4 a. ,3 t.
— Les Pêcheurs de Saint-
Jean, 4 a.
— 15832- Il -21. — (Encre Lorflleoi).
)
IfUSIC UBRÂKY
DATE DUE
STANFORD UNIVERSIH LIBRARIES
STANFORD, CA 94305-6004
0CT2